Procès de Khaled Drareni, un procès de la presse algérienne

Hier lundi 03 août 2020, s’est tenu devant le tribunal de Sidi M’hamed à Alger, le procès du journaliste Khaled Drareni et des militants politiques Samir Benlarbi et Slimane Hamitouche, accusés d’« incitation à attroupement non armé » et d’ « atteinte à l’unité nationale ».

Le procès a débuté par la présentation de ce qui a été qualifié par la défense de vices de forme, révélant, pour l’appuyer « de nombreuses violations du dossier » , notamment l’« absence de certificats médicaux des accusés », la loi de la procédure pénale exigeant que ce dernier soit joint par un certificat médical, ce qui, selon les avocats de la défense , rendrait dans le cas contraire « invalide » les procédures judiciaires, en plus de l’inconstitutionnalité des poursuites judiciaires, en raison du « manque de preuves » quant aux accusations citées ci-dessus.

L’avocat, Me Abdellah Habboul, a également révélé que le dossier des accusés était selon la défense « fragmenté ». Pour le justifier, il a rappelé que 33 personnes avaient été présentées au procureur de la République, le 7 mars dernier, dans un seul et même dossier, alors que le Parquet avait ordonné à la police judiciaire de rouvrir un dossier dans lequel figurent seulement messieurs Belarbi, Hamitouche et Drareni. Le même avocat a déclaré, durant les révélations qu’il a faites, que le dossier, s’il est présenté ainsi, était alors considéré comme « modifié illégalement ».

Drareni interrogé :

Les questions adressées au journaliste Khaled Drareni ont porté sur la couverture des marches du mouvement populaire (Harak), et ses publications critiquant le régime, publiées sur sa page Facebook personnelle.

« J’ai pratiqué mon travail de journaliste indépendant et libre, j’ai assuré toutes formes de couvertures : les marches populaires, les rassemblements pro-pouvoir et pro-élections présidentielles du 12 décembre », a-t-il affirmé. « Quand je fais parvenir l’information aux lecteurs, ce qui est un droit constitutionnel, sans semer la haine et tout en évitant de propager de fausses informations, je protège de cette manière l’intégrité de l’unité nationale », a-t-il ajouté, se disant « surpris qu’on mette dans (mon) dossier seulement mes publications liées au mouvement populaire et non celles concernant les marches pro-élections ».
Khaled Drareni, assurant être « un journaliste neutre », a insisté sur le fait qu’il ait couvert tous les rassemblements depuis le 22 février et qu’il n’a jamais fait de distinction entre un rassemblement et un autre ».
« Je nie complètement les faits desquels on m’accuse », avait-il conclu.

En revanche, la juge a posé des questions à Khaled Drareni sur « des expressions entre parenthèses » reprises du mouvement populaire et d’autres exprimant son opinion personnelle, des expressions en forme de publications sur sa page Facebook.
Pour y répondre, le journaliste a souligné qu’ « il avait l’habitude de relayer les slogans des manifestants, de les mettre entre parenthèses et de les attacher comme légende à des vidéos », prouvant ainsi qu’il ne s’agit pas de ses propres slogans mais de ceux de « manifestants qui sortent dans la rue pour participer au Hirak qualifié de “béni” par le discours officiel ».

Toujours à ce sujet, la juge a enchaîné, en l’interrogeant sur une publication qui n’est justement pas citée par des guillemets et qu’il avait postée sur son compte Twitter, sur laquelle il déclare – selon l’enquête – : « Ce système dégradé et sans cesse renouvelé ne veut pas de changement, quand on exige la liberté de la presse, il répond en offrant des “sandwich” et de la “publicité étatique”. L’argent n’achète pas tout, l’honneur de la presse doit être prioritaire ». Khaled a répondu qu’« il ne s’agissait pas là, en effet, d’un slogan relayé mais d’un droit dont il jouit en tant que citoyen algérien, même si journaliste, de donner parfois son avis personnel sans injures in atteinte à l’unité nationale ».

Le journaliste a également été interpellé par la justice, sur une publication appelant à une grève générale : « J’ai retransmis l’information de la Coordination des Forces du Pacte de l’Alternative Démocratique PAD, qui comprend des partis politiques accrédités et reconnus en Algérie. Cette dernière avait publié un appel à la mobilisation et à la grève générale. J’ai le droit en tant que journaliste de faire des publications sur mon compte personnel si je reprends ce communiqué sans me l’attribuer. Je n’ai pas, moi-même, appelé à la grève générale, j’ai posté une publication sans commentaire ».

Sur une question au sujet de ses relations avec les chaînes étrangères et de s’il est détenteur d’une accréditation, M. Drareni a apporté les précision suivantes : « Je ne suis pas reporter pour TV5Monde, mais collaborateur et cela n’exige pas d’être accrédité. Je ne travaille pas pour France 24, mais j’interviens dans cette chaîne en tant que journaliste ».

La juge lui a ensuite demandé pourquoi il recevait des sommes mensuelles de montants différents (salaire), en citant comme exemple le fait que le salaire de janvier n’est pas le même que celui de février : « Je reçois un salaire mensuel de la chaîne, mais il varie d’un mois à l’autre, en fonction du nombre de mes interventions, par exemple mes interventions lors de la couverture de la Coupe d’Afrique étaient plus nombreuses que les autres », a-t-il répondu.

Il a été ensuite question pour la juge de parler à Khaled Drareni d’une « fouille de son compte GMAIL », à travers laquelle l’enquête a révélé que l’ambassade de France en Algérie lui aurait payé un billet d’avion pour la France, durant le mois de janvier dernier : « Ce n’est pas l’ambassade de France qui a pris en charge les frais de ce billet, mais plutôt le Centre culturel français (CCF), a-t-il corrigé, expliquant qu’il avait été invité à « assister à une conférence intitulée “Les Algériens en France et le racisme”, organisée par une Association française de lutte contre le racisme (SOS Racisme) ».

Vers la fin de l’interrogatoire, la juge a demandé à Drareni pourquoi il se trouvait le 7 mars 2020 si niveau de la rue de Didouche Mourad à Alger, ce dernier a répondu qu’il habitait à 45 rue Didouche Mourad : « J’ai entendu les chants et slogans scandés par des manifestants, je suis alors descendu couvrir ces manifestations dans le cadre de mon travail journalistique ».

Le procureur de la République près le tribunal de Sidi M’hamed a requis contre les trois prévenus, dont Khaled Drareni, une peine de quatre (4) ans d’emprisonnement et une amende de 100 mille dinars algériens ainsi que la privation de leurs droits civils pour une durée de (4) quatre ans.
Les avocats qui sont venus nombreux défendre Khaled Drareni et ses co-accusés ont affirmé que le dossier était « vide » et que par dessus tout, selon eux, il contenait de nombreuses violations des procédures. Les avocats de la défense ont conclu que « ce type de procès, étant politique, n’est pas soumis à la loi ».

Le verdict sera rendu le lundi 10 août 2020.