Lettre à Nabil

Cher frère,
Les mots sont impuissants, je sais. Rien, ni personne, n’apaisera la douleur de ta mère, tes enfants, ta femme et tes proches. Je prie Dieu de leur donner le courage de dépasser ce terrible drame.
En fait en m’adressant à toi, je me libère d’une dette. Depuis vendredi ton image ne m’a pas quittée. Elle s’est traduite d’abord en maux, ensuite en mots. Je les livre ici, en comptant sur ton indulgence.
Après la marche du 22/2, comme toi je suppose, j’ai senti une joie, une félicité, un bonheur..que je n’arrive toujours pas à nommer… Amazigh Kateb a trouvé je crois des mots qui se rapprochent de cet état  “c’est comme si que tu as un être très proche, dans le coma depuis fort longtemps et que le 22/2, il s’est réveillé le plus normalement du monde”…Une scène surréaliste. Comme celle de ta mort.
Je te fais un aveu cher Nabil : Après le 22/2, je me suis retrouvé à penser “Maintenant, Dieu merci, je pourrai mourir en paix”… Je n’aurai jamais répété cette réflexion, absurde, à quelqu’un d’autre que toi. Pour la simple raison que, j’en suis convaincu, tu es parti en paix. Un jour, tu nous raconteras, inchallah ce moment… La surprise de ton malaise, puis la douleur de quitter tes proches…ont du laisser la place au bonheur de mourir digne, en martyr d’un noble combat pour la citoyenneté.
Pour moi ta mort est une fête. En échangeant avec des amis sur la complexité, l’ambivalence de mon ressenti suite à ta disparition, je suis arrivé à une conclusion qui m’a déculpabilisé : La tristesse est largement dominée par la joie…Je me suis rappelé un Beyt qu’affectionnait Cheykhna Amar Ezzahi : ابغيت منزلي نغدالو كيف العريس رايح
J’aimerai aller à ma mort, comme un marié au soir de ses noces!
Oui ta mort est une fête. Des vivants et des morts.
Tu as rejoint les Martyrs dans le Paradis des justes. C’est fou, ou ridicule, mais une scène me revient :  Je t’y vois arriver, sur un tapis rouge, accueilli et applaudi comme un héros par Les Ben Mhidi, Benbouali, Djaout, Boudiaf, Hassane Benkheda…et les jeunes Ptit Omar, Katia, Massinissa, Ramzi…Une foule aussi joyeuse que celle que tu as quittée ce vendredi…
Car c’est ça le 22/2. Notre dignité retrouvée. Nous pouvons désormais regarder en face nos martyrs, nos camarades militants partis sans avoir eu ce bonheur et surtout nos enfants.
Quand à tes enfants, je leur dirai  que vous pouvez être fiers de votre Papa. Ce qu’Il vous a laissé va petit à petit grandir, en vous et autour de vous. Son absence va se muer en présence : dans toutes les parcelles de cette terre, dans toutes libertés que ce Peuple arrachera, dans le visage de chaque citoyen à la dignité retrouvée vous y verrez les traces de Nabil. Une graine qui va fleurir.