Kamel Daoud : “Je veux montrer que le succès n’implique pas toujours le départ”

La librairie Point-Virgule à Cheraga a accueilli dans l’après-midi du lundi 29 janvier l’écrivain et journaliste Kamel Daoud pour une rencontre littéraire autour de son dernier roman “Zabor” (éd. Barzakh – 2017). L’assistance qui a entièrement rempli la librairie pourtant grande était majoritairement faite de retraités excités de rencontrer l’un des plus célèbres auteurs algériens de l’époque. Ils sont venus écouter Kamel Daoud qui a derrière lui 19 ans de journalisme, trois ans de célébrité internationale après son roman “Meursault, contre-enquête” (éd. Barzakh – 2013) et un bon nombre de sorties médiatiques qui ont été à l’origine de grandes polémiques.

L’auteur, qui a eu une heure de retard en raison des embouteillages, a dans une courte allocution exprimé son bonheur d’être présent et a remercié le public venu “toucher” son livre, se rapprocher de lui et le questionner. Après cela ont commencé les questions. Comme il était attendu, le débat a principalement concerné les déclarations et les essais de Kamel Daoud plutôt que le roman. Kamel Daoud sait que sa réputation d’écrivain polémiste le suit là où il va. Il a donc essayé de diriger les questions vers les sujets de l’identité, du multilinguisme et de la politique.

Cependant, beaucoup des positions de l’auteur ont changé depuis le début de sa célébrité ou du moins c’est ce qu’il a pu dire dans cette librairie loin des lumières des plateaux et de la presse internationale. A propos de la question de la diversité linguistique, il a insisté sur le fait qu’il n’était pas linguiste mais qu’il avait un avis, le suivant : “Beaucoup de temps a été perdu dans le débat des langues et leur relation avec l’identité. Nous avons plus débattu à propos des langues qu’écrit avec ces dernières. Je parle de langues en général. La langue française, personne ne me l’a offerte, je l’ai arrachée et me la suis appropriée mot par mot. J’ai passé trop de temps à polémiquer. Je suis fatigué. Je veux écrire à présent et c’est ce qui compte réellement”.

Les questions autour de “Zabor” (la traduction arabe de ce roman sera publiée cette année) ont concerné la similitude entre l’auteur et le personnage principal de son roman qui vit dans un petit village et écrit “contre la mort”, un réalisme magique algérien dont on retrouve quelques traces dans les livres d’Amine Zaoui ou dans “Les 1001 Années de la nostalgie” de Rachid Boudjedra mais Daoud a poussé les paradoxes et les limites à leur paroxysme dans ce roman. Malgré cela, “Zabor” n’a pas suscité l’intérêt des critiques autant que “Meursault, contre-enquête” (A noter que ce dernier n’a connu un succès international qu’une année après sa publication, au moment de sa réédition par la maison française Actes Sud).  Daoud semblait à l’aise avec l’idée de la ressemblance avec son héros. Il a d’ailleurs répété plusieurs fois qu’il était fier d’être arrivé “là” aujourd’hui, qu’il venait d’une famille modeste d’un petit village de l’ouest du pays, qu’il a écrit parce qu’il ne possédait pas de livres et que l’écriture était pour lui l’unique graine de l’éternité.

Kamel Daoud a tenté durant la rencontre de citer quelques unes de ses références, d’expliquer la différence entre la réalité et la fiction et de revenir sur quelques moments importants de sa vie mais les questions le faisaient inévitablement revenir à l’histoire et à la politique. Principalement aux sujets de la période post-coloniale et de la mémoire. L’écrivain a déclaré qu’il était le fils d’une Algérie indépendante, qu’il n’avait pas connu la guerre et qu’il y avait eu des hommes de la génération de son père morts durant cette guerre pour qu’il puisse vivre. Il a ajouté qu’il voulait aller de l’avant et être un exemple pour ses enfants et leur génération et qu’il ne fallait pas oublier ses responsabilités en se focalisant sur ce duel Nord-Sud oubliant présent et avenir. “Ma présence en Algérie en est la plus grande preuve. Je veux montrer que le succès n’implique pas toujours le départ”, a-t-il déclaré. Avant d’ajouter : “Il ne s’agit pas de libérer la mémoire seulement, il s’agit aussi de libérer le corps. Le corps est triste en Algérie. Partez à la plage et vous verrez. Le corps est une question individuelle. Nous le gagnons entier à la naissance et nous le perdons entier à la mort. Il ne faut ni le priver ni l’oppresser”.

A la fin de la rencontre, l’auteur a parlé de ses projets futurs, il a annoncé qu’il travaillait actuellement sur l’ébauche d’un nouveau livre à propos d’un peintre algérien dont il n’a pas révélé le nom. Il a aussi annoncé qu’il préparait une tournée mondiale qui devrait comprendre de nombreuses conférences et interviews servant à faire la promotion des traductions de “Zabor”. L’auteur a déclaré que le domaine du livre en Algérie était un militantisme et non une industrie complète et fructueuse comme dans les autres pays. Pour cela, il a félicité tous ceux qui ont assisté et aidé les travailleurs du livre de l’imprimerie à la librairie. La rencontre s’est terminée par une vente-dédicace en attendant les travaux futurs de cet écrivain qui se veut éternel.