Hassina Oussedik, directrice d’Amnesty International Algérie : “Il faut que l’Etat comprenne que nous ne sommes pas ennemis et qu’il est possible que nous soyons partenaires”

Aujourd’hui, jeudi 22 février 2018, Amnesty International présentera, à travers tous ses bureaux, son rapport annuel pour l’année 2017/2018 qui contient des rapports détaillés sur la situation des droits de l’Homme dans 159 pays dont l’Algérie. Il y a deux jours, le mardi 20 février, Casbah Tribune a pu interviewer Hassina Oussedik, directrice d’Amensty International Algérie à l’occasion d’une conférence de presse donnée à l’hôtel Sofitel Alger.

Le rapport de 2016 était chargé en atteintes aux droits de l’Homme en Algérie, comment jugez-vous le rapport de 2017 à venir ? 

Malheureusement, les droits de l’Homme subissent des atteintes perpétuelles de la part des Etats, des manquements aux droits et aux valeurs fondamentales. On peut classifier ces manquement en trois principales tendances avec, en premier, le discours de haine envers les minorités. Ce dernier est passé de l’étape du discours à celle de politiques appliquées contre ces minorités. On peut prendre comme exemple la décision du président américain Donald Trump d’interdire l’accès au sol américain aux ressortissants de 9 pays musulmans. En Algérie aussi, nous avons assisté à des discours de haine et de racisme à l’égard des migrants subsahariens, surtout sur les réseaux sociaux. Heureusement, une partie de la société a su correctement réagir face à ces discours. Aussi, nous avons noté quelques faiblesse de la politique de l’Etat dans la poursuite et la punition des personnes qui tenaient ces discours de haine qui arrivaient parfois au stade d’appel au meurtre.

Vous citez dans votre rapport l’expulsion de 6500 migrants subsahariens au cours de la deuxième moitié de 2017. Il y a aussi les tentatives répétées des harragas durant les derniers mois de l’année écoulée. Ces chiffres étaient-ils prévisibles ? 

Nous ne lisons pas dans le marc de café mais ce phénomène en particulier est international et croissant. C’est là qu’intervient la seconde tendance : les résultats des politiques d’austérité sur les droits de l’Homme. Nous avons vu l’esclavage des migrants en Libye depuis quelques mois. C’est un fait scandaleux. En général, ces personnes, qu’elles entrent en Algérie ou qu’elles en sortent, sont à la recherche d’une vie meilleure car les politiques d’austérités touchent aujourd’hui les droits les plus fondamentaux. L’Algérie est le pays le plus stable et le plus sûr de la région ce qui en fait la destination principale des migrants. Nous devons penser à établir une loi sur la migration. Nous ne pouvons pas appliquer le code pénal en secret à toute personne qui entre en Algérie. Le ministère des Affaires étrangères préparerait une loi dans ce sens. Espérons que ça se fasse rapidement.

On peut lire sur le rapport que les associations de défense des droits de l’Homme en Algérie, parmi elles Amnesty International, subissent toujours les effets de lois qui restreignent leurs activités. Y a-t-il du nouveau à ce sujet ? 

En effet, il existe une loi qui encadre les activités des associations et des organisations mais qui est très restrictive. Cependant, le ministre de l’Intérieur Nourredine Bedoui a fait, le 7 février 2018 à l’Assemblée populaire nationale (APN), une déclaration très explicite à propos d’une nouvelle loi en cours d’élaboration. Il a notamment expliqué que l’organisation en association demandera à l’avenir moins de papiers et moins de membre fondateurs et que les associations bénéficieront de plus de souplesse en ce qui concerne les financements. A Amnesty International, nous attendons avec impatience l’application de cette loi dont bénéficiera l’ensemble de la société civile.

A ce sujet, y a-t-il en Algérie une réelle société civile ?

Oui, bien sûr. Il y a une société civile riche et présente sur tout le territoire national. Aussi, beaucoup d’associations et d’activistes coopèrent avec le gouvernement dans de nombreux domaines et qui sont pour la plupart des associations très expérimentées. Le gouvernement a tort de ne pas se reposer sur cette richesse et profiter de cette expérience autant dans les domaines des droits de l’Homme, de l’enfant et de la femme que dans ceux du patrimoine et de l’environnement. Certes, il y a eu collaboration dans le cas des violences faites aux femmes par exemple mais il faut qu’elle soit plus importante et plus large.

Est-ce qu’il y a coopération entre le gouvernement algérien et Amnesty International ? 

Non, il n’y a pas de coopération.

Pourquoi ? 

Je pense que c’est parce que toute association qui dénonce quelques manquements dans les politiques générales n’est pas appréciée par les autorités. Ici intervient la troisième tendance d’atteinte aux droits de l’Homme : l’atteinte à la liberté d’expression et de manifestation. J’aimerais dire à ce sujet qu’Amnesty International dit clairement : “La liberté d’expression sera notre combat en 2018”. Il faut rappeler qu’il y a différents degrés de réaction à la présence d’Amnesty International à travers le monde. Dans certains pays, nous n’avons même pas de bureaux. En Algérie, notre présence est tolérée.

Y a-t-il des limites à cette présence ? 

Non. Personnellement, je n’ai subi aucune pression. Je peux dire qu’il y a un manque de coopération mais comme je l’ai dit, il y a une restriction des activités des associations un peu partout dans le monde.

Quelles sont vos attentes pour 2018 ?

Ce que je peux dire c’est que es atteintes répétées que subissent les droits fondamentaux dans le monde n’ont pas réussi à réduire les militants au silence. En ce qui concerne l’Algérie, le ministère de la Solidarité nationale, de la Famille et de la Condition de la femme a récemment inauguré un centre de données réservé à la lutte contre les violences faites aux femmes. C’est une chose très importante. Nous appelons aussi à remettre le droit de manifestation dans la ville d’Alger au centre du débat. Nous avons vu ce qui s’est passé avec les manifestations des médecins résidents. Il faut que le gouvernement coopère avec les acteurs de la société civile et profite de leur expérience surtout dans le cadre des politiques d’austérité. Nous comprenons la préoccupation de l’Etat à propos de la sécurité de ses citoyens mais il est possible de trouver des solutions plus créatives et il est possible de maintenir la sécurité sans porter atteinte aux droits de l’Homme. Il faut que l’Etat comprenne que nous ne sommes pas des ennemis et que nous soyons partenaires. Nous pouvons avoir nos divergences mais nous travaillons tous deux pour l’intérêt commun.

On ne s’intéresse pas souvent au fait que vous soyez la fille du regretté Omar Oussedik, militant nationaliste, politicien et ami de Franz Fanon. Considérez-vous que votre combat est dans la continuité de celui de cette génération ? 

Certes, je suis la fille d’Omar Oussedik mais je suis aussi la fille de Louisa, combattante et militante nationaliste qui a rejoint la lutte avant l’age de vingt ans. Oui, mon combat est un complément à ce qu’ils ont commencé surtout que j’ai grandi bercée par les principes de respect de la liberté et de la dignité de l’Homme et de la liberté des peuples d’Afrique. Cependant, je pense que le combat évolue. La situation internationale change. Ils étaient peut être plus attachés à la liberté des peuples et c’est cette génération qui a obtenu l’indépendance. Aujourd’hui, avec le temps, nous comprenons que les droits de l’Homme et des individus sont devenue essentiels, d’une importance capitale et qu’il faut les protéger à tout prix.