A Khaled Drareni, homme libéré des chaînes de la carte “professionnelle”

par Nadjib Belhimer

Salam sur toi, Khaled

Il est un peu tard mais sachant que les lumières restent allumées dans les prisons, je me suis dit que tu ne dors pas encore et que je peux partager avec toi certaines choses qui me préoccupent.
Je t’informe que je n’ai pas signé les communiqués rédigés par les confrères en solidarité avec toi après le verdict de trois ans de prison à ton encontre; je ne l’ai pas fait car j’ai désormais honte du risque que la signature d’une pétition puisse devenir un substitut à la lutte réelle pour la liberté.

Je t’écris donc pour te demander d’être solidaire avec nous, les opprimés qui n’avons pas encore trouvé le moyen de prendre la position qui nous grandit en tant qu’humains d’abord et en tant que journalistes ensuite.

J’ai lu aujourd’hui un communiqué du ministère de la communication disant que tu n’as jamais détenu une carte de presse professionnelle. Je ne sais pas pourquoi tu ne l’as pas demandée, mais je te le le dis: moi aussi je ne l’ai pas cette carte.

Tu avais quitté la chaîne Dzaïr TV après avoir mis en colère Sellal car tu lui as posé une question déplaisante pour lui au sujet de l’absence de Bouteflika dans la campagne présidentielle.
Après ton départ, ils ont mis en place une commission qui attribue cette carte. Je me souviens que beaucoup de journalistes ont estimé humiliante la manière dont cette commission d’attribution a été mise en place et composée. Ils ont donc décidé de ne pas la demander cette carte.

Je ne sais pas quelle a été ta position. Ce qui importe est que cette carte était un projet annoncé par le ministre de triste mémoire, Hamid Grine. Après son départ, il a été décidé d’annuler l’attribution de cette carte. Le ministre qui lui a succédé a dit qu’il ne la reconnaissait pas et que son attribution a été arrêtée car une enquête a prouvé qu’elle était distribuée à des gens sans aucun lien avec le journalisme.

Je savais que cette carte était provisoire et que sa durée de validité ne dépassait pas une année. Le communiqué d’aujourd’hui du ministère de la communication m’apprend que tu ne l’a jamais obtenue; et que cela veut dire que tu n’es pas journaliste bien que je lise dans la presse américaine, britannique, européenne et arabe que tu es un brillant journaliste. Et aussi bien que de nombreux Algériens te considèrent comme un vrai journaliste par opposition à des armées de journalistes bidons qui détiennent l’attestation professionnelle dans leurs proches mais n’ont jamais connu les règles et l’éthique de ce noble métier.

Je veux que tu m’aides à dépasser cette période difficile. Ils prennent l’Etat en otage et le mettent en conflit avec un citoyen nommé Khaled. Ils le poussent à une bataille sans morale. Ils te veulent sans qualité alors que tu es interdit de parole par décision de justice, contraint par le corps par décision politique. Ils ont décidé que tout ce que tu possèdes est ta qualité de journaliste… et ils ont décidé de te la retirer sous le prétexte de non possession d’une carte que le ministère lui-même a annulée, avant que n’arrive le ministre et son équipe.
Je sais très bien que le titre t’importe peu. J’ai découvert aujourd’hui que, comme toi, je suis sans qualité car j’ai décidé, il y a six ans de cela, de ne pas prendre une carte qui me rappellerait la tutelle de Hamid Grine. Mais peut-être que je suis en meilleure posture que toi puisque j’ai la qualité de “blogueur” que m’a généreusement attribuée un grand journaliste il y a quelques temps.
Je sais cependant que cette offense faite à l’Etat, cette chute libre, te fait mal; et sans doute cela te concerne-t-il plus que nous car tu as décidé de t’engager sans réserve et sans calculs dans la bataille de la liberté.

Tn’as pas le choix, Khaled… Les Algériens t’ont imposé la qualité de journaliste libre et tu dois accomplir la mission; plus que cela, ils ont fait de toi un symbole de la lutte pour la liberté et il ne te reste pas d’autre choix que de la mener jusqu’au bout. Ces choses-là ne se donnent pas sur décision d’un détenteur de pouvoir, c’est une confiance donnée par ceux qui sont en quête de vérité et qui aspirent à la liberté.

Tu as perdu du poids mais ta main reste forte, ton emprisonnement a levé beaucoup de voiles devant nos yeux. Nous avons découvert la complicité d’une “presse” à travers la couverture de ton procès, nous connaissons désormais un genre de “scribes” qui se solidarisent avec des points d’exclamations et des phrases ambiguës sans aucune référence à toi ou à ta cause.

Cela m’a fait un peu mal mais ton sourire dans ta prison m’a encouragé à faire l’effort de lire ce qui arrive avec optimisme. J’en suis arrivé à la conclusion que ceux qui ne sont pas capables de solidarité avec toi sont dans l’embarras et que nul ne peut se taire sur ce qui se passe. Cela est suffisant comme preuve que tu es du bon côté de l’histoire et que ceux qui ont choisi le camp de la fausseté sont en faillite et ils n’ont plus rien à perdre.

Tu es innocent de la profession de propagande que le pouvoir qualifie de journalisme, cela est suffisant comme raison pour t’emprisonner; c’est la marque déposée d’un régime déjà défait par ta stature debout et ton sourire.

Doumta Hor et à bientôt