Sid Ahmed Semiane dit « SAS » : « Les grandes révolutions sont le fait d’hommes fatigués… »

L’enfant « terrible » de la presse algérienne Sid Ahmed Semiane dit SAS, celui qui aura signé l’une des pages les plus euphorisantes comme chroniqueur, et fais la joie de plusieurs journaux algériens, revient à travers une interview donnée au quotidien El Watan, sur les événements du 05 octobre 1988, un moment clef dans l’histoire de l’Algérie, qui poussa le journaliste il y 20 ans de cela à « pondre » une ouvre « livre » sur ce carrefour de l’histoire.

Sid Ahmed Semiane annonce par ailleurs qu’il y aura une version « 2.0 » du fameux « Octobre ils parlent », et revient en détail sur la symbolique, et l’importance du 05 octobre 1988, une date oubliée « bien trop vite »…

Entrevue accordée à Benfodil Mustapha :

Pour commencer, parlons un peu, si vous permettez, de votre actualité. Vous avez deux films sur le feu, l’un sur le festival DimaJazz, l’autre sur Kamel Daoud. Et il y a votre livre-référence, Octobre, ils parlent, publié par les éditions Le Matin en 1998, qui va être réédité par Barzakh en incluant de nouveaux documents. Peut-on en savoir un peu plus sur cette édition enrichie ?

Oui, il y a deux films, deux longs métrages. Le premier, sur et autour de ce grand festival de jazz (DimaJazz), qui sera normalement présenté au public vers la fin octobre, mais DimaJazz comme structure centrale, unité de narration ; c’est un film qui interroge beaucoup plus la ville, la création, l’histoire, la liberté de faire, notre liberté d’être… Le deuxième est un film intimiste, un face-à-face, presque un huis clos, avec Kamel Daoud…

Deux ans de tournage, un long voyage dans le discours d’un écrivain, dans sa singularité, dans son écriture, sa solitude, ses polémiques, une tentative de déconstruction d’un discours singulier qui attise autant d’admiration et parfois un peu trop de haine… Un film qui pose en arrière-plan la question : peut-on être autre chose que ce que la majorité a décidé d’être ? Peut-on interroger la société différemment, avoir un point de vue dissemblable sans que l’on soit accusé de trahison et mis au banc des accusés ? N’y a-t-il qu’une seule manière d’aimer ce pays ? Mais bon, restons-en là.

On en reparlera en temps voulu. Pour le moment, nous sommes au début de la post-production. Il faut attendre quelques mois encore avant sa sortie. Sinon oui, il y a le livre Octobre… c’est une réédition.

Mais une version corrigée, augmentée et totalement ré-agencée. Quelques nouveaux entretiens, très puissants, dont un avec Hmida Layachi et un témoignage précieux de l’universitaire Smaïl Hadj Ali, un des membres fondateurs du Comité contre la torture. Un témoignage fort.

Très fort. D’abord parce que Smaïl Hadj Ali est un brillant universitaire. Ensuite par ce qu’il pose la question de la torture avec une telle acuité et avec un double regard tellement intense : d’abord celui du militant des droits de l’homme et celui de l’enfant qu’il fut, un enfant confronté dès son jeune âge à cette abjection qu’est la torture, pas la sienne, mais pire, celle de son père, Bachir Hadj Ali, magnifique poète, auteur de L’Arbitraire, arrêté après le putsch de Boumediène en 1965 et soumis à la question, à onze affreuses séances de torture. Il y a aussi la réédition d’un document rare, en annexe, quasiment inexistant actuellement. Le Livre noir d’Octobre, des témoignages à chaud, recueillis quasiment en temps réel par des militants, des journalistes d’Algérie Actualités.

Avec les éditions Barzakh nous avons voulu, pour commémorer le 30e anniversaire (des événements d’Octobre 1988, ndlr), faire de ce livre sur Octobre 1988 plus qu’un livre : un document. Une trace de cette période promise de plus en plus à l’oubli.

Dans une interview que vous nous aviez accordée il y a dix ans jour pour jour, nous vous demandions quelle était votre «intime conviction» à propos du déclencheur des émeutes d’Octobre 1988, au terme de vos recherches et des entretiens que vous avez menés pour les besoins de votre livre, Octobre, ils parlent. Vous nous aviez répondu : «L’essentiel n’est pas de savoir comment les gens sont sortis mais pourquoi ils sont sortis.» (El Watan du 5 octobre 2008).

Vous disiez aussi : «Si le pouvoir veut savoir qui a manipulé quoi, qu’il le fasse. Nous, on veut savoir qui a tué et qui a torturé.» Trente ans après, a-t-on les réponses à ces questions centrales ou bien le «dossier Octobre» est-il définitivement clos et la mémoire des victimes reléguée dans l’oubli ?

Trente ans après, nous n’avons aucune réponse concrète et sérieuse à propos d’Octobre 1988. Trente ans après, nous ne savons pas qui a torturé, qui a donné l’ordre de tuer. Nous ne savons rien. Ou presque rien. Nous n’interrogeons pas notre histoire. Pas comme il se doit. Pas suffisamment. Parce qu’il existe des difficultés objectives aussi à interroger l’histoire, que ce soit l’histoire ancienne, celle du Mouvement national et de la Guerre de Libération, ou celle, plus récente, qui va d’Octobre 1988 à nos jours. Les acteurs sont les mêmes. Ils ont faire la guerre.

Ils ont libéré le pays (pas tous, même s’ils s’en réclament), ils ont instauré le parti unique, ils ont fait la dictature, ils ont réprimé la société, ils ont géré les événements d’Octobre, ils ont voulu faire le multipartisme, les élections plurielles, la démocratie, la guerre civile, les réformes politiques, ils ont tout fait et ils sont encore là. Donc difficile d’écrire l’histoire, de l’interroger sereinement sans trouver d’obstacles en face de soi. Ensuite, une autre guerre s’est immiscée depuis, celle des années 1990, terrifiante, horrible, abjecte. Sans nom. Et la peur a tétanisé la société. Et chaque drame, chaque tragédie, chaque massacre inédit par sa bestialité, nous faisait oublier le précédent. Le repoussait derrière, au fond de la classe, dans le musée des horreurs.

Alors, du coup, Octobre devient un peu de la préhistoire dans les strates de nos tragédies. Alors oui, j’ai bien peur que le dossier Octobre soit mis sous le coude. Définitivement, je ne sais pas. Je ne le pense pas. Dans l’oubli, oui. Mais nous sommes dans une époque de l’oubli. Nous fabriquons de l’oubli. Nous fabriquons de l’amnésie en temps réel. Nous ne fabriquons pas du sens. Pour fabriquer du sens, il faut interroger l’histoire. Il faut interroger la société. Et constamment. Un des plus beaux slogans suite à Octobre a été l’œuvre du Comité contre la torture, qui avait lancé un document inédit sur la question en disant «Plus jamais ça !». Ce slogan sonnait fort et juste.

On savait qu’il ne fallait «Plus jamais ça»… Et on était presque convaincus que «plus jamais» ce ne sera ça. Et pourtant, ce fut pire. Nous n’avons pas été suffisamment vigilants. Nous n’avons pas été suffisamment courageux peut-être. Nous n’avons pas été suffisamment audacieux. Nous avons accepté de jouer la démocratie avec ceux qui ont fait la dictature. C’est notre plus grosse erreur. C’est pour cela que Bouteflika est resté 20 ans et qu’il risque de rester encore.

C’est pour cela qu’Octobre fut quelque part un échec, un rendez-vous raté, même s’il nous a permis quelques maigres conquêtes de plus en plus contestées, contrariées, mises en difficulté. Il fallait réinventer ce pays, inventer pour lui de nouveaux codes… Au lieu de quoi on a préféré juste rafraîchir les façades. Donner un coup de peinture, alors qu’il fallait un coup de balai. Un coup de pied dans le derrière fragilisé de l’Etat policier qui s’est depuis régénéré. Ré-acclimaté pendant les années de terreur.

On a le sentiment que les «acquis d’Octobre» sont en train de voler en éclats les uns après les autres. Entre manifs réprimées, réunions publiques interdites, films censurés (à l’image de Fragments de rêves de Bahia Bencheikh El Fegoun), blogueurs emprisonnés (le cas Merzoug Touati), journalistes incarcérés (le cas Saïd Chitour), à quoi s’ajoutent les pressions sur les syndicats autonomes, sur les mouvements citoyens, sur les partis de l’opposition, sur la presse…

La liste des atteintes aux libertés est longue. Que reste-t-il d’Octobre, 30 ans après, in fine ? Faut-il tout recommencer ?

Il faut peut-être commencer. Pourquoi faut-il recommencer ? Où en sommes-nous pour éprouver le besoin de recommencer ? Où sommes-nous arrivés, quelle distance avons-nous parcourue pour recommencer ? Parce que pour recommencer, il est préférable d’arriver quelque part. Sommes-nous arrivés quelque part ? Comment s’appelle ce quelque part ? Comment le définir ? Nous passons d’une impasse à une autre. D’un effondrement à un autre. Nous n’avons plus de carte pour nous orienter. Plus de boussole. Pourtant nous sommes à l’ère du GPS. Nous ne trouvons plus notre chemin. Nous ne savons plus quel est notre chemin. Alors on est perdus. Des âmes en peine, en errance. Une société désorientée. Des jeunes qui ne rêvent que d’une chose : fuir.

Pas partir. Fuir. Ce n’est pas la même chose. Partir, c’est l’envie de voir ailleurs. Découvrir un nouveau monde. Fuir, c’est différent. C’est désastreux. C’est l’envie de ne plus voir ce que l’on est devenu. C’est courir sans se retourner. Ne plus regarder derrière soi. C’est brûler son passé. Abandonner sa peau. Risquer sa vie. Détruire une partie de soi. Avant, on fantasmait sur une destination, au moins. On évoquait, pour rire bien sûr, le bateau pour l’Australie…

Plus maintenant. On veut juste fuir. Peu importe où. Peu importe la destination. Fuir, c’est quitter sa prison. Et vogue la galère. Se mettre dans une barque de fortune ou un avion charter et foutre le camp. Le camp de concentration. Ce pays, le nôtre, est devenu une vaste prison. Et je me suis souvent interrogé sur la violence qui est en nous. Violence sur les routes, violence verbale, violence contre les femmes, violence physique qui immédiatement mène vers cette envie d’en découdre avec l’autre, avec l’histoire, avec l’autorité, avec soi… Nous nous comportons comme des prisonniers, en fait. Nous ne sommes pas mauvais. Nous ne sommes pas génétiquement méchants. Nous avons l’attitude des prisonniers. En prison, on est violent, parce que c’est la seule manière de survivre. Jouer de la force. Parler fort. S’imposer. Jouer des coudes.

Des muscles. Sinon on est morts. Et nous ne voulons pas mourir. Nous voulons vivre. Cette violence est notre volonté de vivre. Nous sommes prisonniers. Nous avons alors instinctivement adopté l’attitude des prisonniers. La rue, l’espace public, c’est la cour intérieure de la prison, avec des flics partout dans le rôle des matons, pas celui de la force publique. Nos maisons sont nos cellules. D’ailleurs, elles sont toutes barreaudées.

C’est vous dire le désastre. Nous avons 60 ans d’indépendance, oui. Et alors. 60 ans est un âge, pas un parcours. Le temps n’est pas une distance, c’est souvent une illusion. Surtout à l’échelle d’un pays. Je n’ose pas utiliser ici le terme Etat ou nation. Ce sont deux notions qui se sont complètement effilochées et qu’il faut absolument réinventer si nous ne voulons pas être balayés par l’histoire.

Où sommes-nous ? Où peut-on situer un pays qui censure encore des films ? Un film comme celui de Bahia Bencheikh El Fegoun… Un pays qui censure et qui en est fier et qui l’assume à travers ses cerbères écervelés pour nous expliquer doctement que le film est dangereux, qu’il porte atteinte à l’unité de la nation, qu’il fait la promotion de l’opposition politique et un tas d’autres imbécillités. Le film de Bahia n’est pas dangereux. Il est nécessaire, comme peut l’être le cinéma dans la construction d’une nation. Bahia a voulu interroger sa société, et c’est son rôle. Le rôle d’un Etat est de le lui permettre. Son film ne fait pas la promotion de la violence, mais censurer son film est un acte violent. La violence n’est pas tout le temps là où on croit qu’elle est. Il faut des centaines d’autres films comme celui de Bahia El Fegoun.

Et au lieu d’en avoir peur, il faut les voir. Les applaudir et permettre que des centaines d’autres soient faits. Ce n’est pas sérieux, un Etat qui a peur d’un film et qui le cache. La censure, c’est cacher une vérité. C’est vouloir détruire une preuve de cette vérité. Et seuls les criminels détruisent les preuves. Pas un Etat. Un Etat préserve toutes les preuves de nos existences. Il protège nos paroles. Toutes nos paroles. Il en est un garant. Il les archive. Il ne les détruit pas.

Maintenant, mettre Merzoug Touati, ce jeune homme, ce jeune blogueur en prison, avec une peine aussi lourde, détruire sa vie, pour rien, comme ça, au nom du peuple en plus, en notre nom, parce que la justice est rendue au nom du peuple, c’est inadmissible. Mettre ce journaliste, Saïd Chitour, en prison est inadmissible aussi. On l’accuse d’«intelligence avec l’ennemi». Qui est l’ennemi ? Quels sont ces secrets que pouvait posséder ce journaliste «fixeur» ? Qu’on nous le dise.

Qu’on dévoile ses accointances. Qu’on dévoile l’ennemi pour lequel il travaillait. Qu’on le juge. Qu’on déballe tout. Ou qu’on le relâche. Faut-il attendre qu’il meure en cellule, comme ce fut le cas il y a quelques mois pour un autre blogueur détenu, pour enfin s’indigner et s’agiter pendant quelques jours ou quelques heures, le temps de rédiger quelques articles bienveillants qui nous donneront bonne conscience ? Et on passera à autre chose. Nous fabriquons de l’amnésie encore une fois.

Réprimer les manifestations politiques (comme toutes les initiatives de Mouwatana), réprimer les syndicats, étrangler la presse, en plus d’être le propre d’un Etat sous-développé et policier, exprime beaucoup plus la fragilité, la déliquescence de nos institutions. Ça n’exprime pas leur force. Un Etat fort ne peut pas avoir peur d’un film. D’une parole politique. D’une opinion. Un Etat qui censure une image, une parole, une idée, est un Etat indigne qui mérite toute notre indignation.

En faisant l’inventaire de ces violations des libertés démocratiques, on est obligé de prendre acte d’une situation pour le moins paradoxale en ce sens que, vu de l’extérieur, le système n’est pas très en forme et apparaît même affaibli. Le président de la République est fortement diminué ; le général Toufik a été dégommé, le DRS démystifié, les «généraux» n’impressionnent plus personne…

D’après vous, comment ce statu quo autoritaire asphyxiant parvient-il à se maintenir ? Est-ce le signe d’une profonde lassitude, d’une résilience, d’une résignation ? La société algérienne serait-elle à ce point fatiguée, tétanisée, ou bien faut-il y voir plutôt le calme qui précède la tempête, et qu’un «deuxième 5 Octobre» n’est pas à écarter ?

Il y a une lassitude. Indéniablement. On ne sort pas indemne d’une guerre aussi féroce – avec toutes ces atrocités, ces horreurs, ces deuils, ces traumatismes, ces mensonges, ces exils, ces folies et tous ces non-dits – avec la main sur le cœur, le sourire sur les lèvres et des chants dans la tête. Ce que nous avons vécu n’est pas rien. Surtout que nous ne l’interrogeons pas suffisamment pour que ce rien devienne quelque chose. Ça fait 30 ans de chaos. 15 ans de guerre, 15 ans de terrorisme, 20 ans de Bouteflika. Nous avons commencé notre parcours de vie «démocratique» avec Aït Ahmed, nous sommes en train de finir le cycle avec Naima Salhi.

Le FLN, que j’exècre, avait à sa tête Abdelhamid Mehri, un grand homme, aujourd’hui, nous subissons la violence, parce que c’en est une, de Djamel Ould Abbès. Je dis violence parce que son propos est une agression à notre histoire, une atteinte à l’intelligence des Algériens et des êtres humains. Une atteinte à la dignité de l’homme. Nous sommes dans une fin de cycle. Le système ressemble à s’y méprendre à son Président. Un homme fatigué. Diminué par la maladie. Aphone.

Qui n’a plus rien à dire. Plus personne à écouter. D’où le danger. Ce système sait qu’il est en perte de vitesse. Qu’il n’a plus les ressources nécessaires pour se maintenir. Mais il reste. Et ça créé les malentendus. Ça provoque des fissures de plus en plus graves et irréversibles. Des dérives policières sans précédent. Des bavures judiciaires. Des répressions violentes. Des appétits indécents. Ce système a déstructuré l’ensemble de la société. Il a miné l’ensemble des ramifications qui font qu’un pays fonctionne : le tissu associatif, les partis politiques, les médias, la culture… tout. Il a provoqué un effondrement éthique.

Et ça c’est la pire des choses à mon sens. Quand la «chita», le «lèche-bottage», devient une valeur patriotique, politique et intellectuelle revendiquée en tant que telle par une partie de la classe politique, c’est que quelque chose ne tourne pas rond. C’est qu’il y a quelque chose de pourri dans le royaume… Voir des hommes et des femmes politiques marchander leur soutien à un 5e mandat et revendiquer publiquement une part du gâteau, du butin de guerre, est d’une vulgarité sans nom…

J’ai honte pour moi, pour ce que nous sommes devenus. Mais une chose est sûre, la société, même fatiguée, n’a pas totalement abandonné la partie. Elle se bat. Elle se débat. Mais elle est un peu seule. Elle n’a plus les relais qu’il faut pour que ce combat soit entendu. Je ne sais pas s’il va y voir un autre 5 Octobre, mais tous les ingrédients d’un 5 Octobre plus dévastateur sont là. J’espère que nous saurons épargner à nos enfants une autre épreuve. Nous pourrons le faire. Mais il faut faire vite. Très vite.

Après les revers et les «hivers» de ce qu’on a appelé les «printemps arabes», les décideurs narguent les partisans du changement en leur signifiant : «C’est nous ou le chaos», en agitant en permanence le syndrome des années 1990. La «solution insurrectionnelle» semble dès lors condamnée. Comment faire bouger le système dans un contexte aussi verrouillé ? Comment réinventer le militantisme, réanimer le cops social et donner un nouveau souffle aux luttes citoyennes ?

La «solution insurrectionnelle» n’est jamais totalement condamnée. Que ce soit ici, en Algérie, ou ailleurs. L’insurrection, c’est l’ultime recours de la fatigue. Il faut se méfier des sociétés fatiguées. Elles ne vont pas forcément dormir quand elles sont à bout de force. Elles peuvent aussi, dans un ultime sursaut, un ultime effort, tout casser. Tout brûler. Les grandes révolutions sont le fait d’hommes fatigués, affamés, humiliés… On peut surseoir, reculer, la force d’une insurrection, mais on ne peut pas indéfiniment la stopper. Et plus on la retarde sans lui apporter de réponses, plus elle se gonfle, plus elle se fortifie, plus elle se radicalise et plus elle devient dangereuse.

Maintenant, moi, je ne suis pas un homme politique pour pouvoir proposer des solutions. Je n’en ai pas. Je les cherche. Il y a des femmes et des hommes de valeur qui peuvent le faire et dont c’est le métier, et qui sont outillés pour le faire, et qu’il faut peut-être écouter un peu plus. Solliciter un peu plus souvent, vous, en tant que médias. Ouvrir la parole. Donner la parole. Aller chercher la parole. Réinventer les termes du débat. Sortir des vieux schémas. Nous ne parlons pas. Les journaux ne parlent pas. Ou très peu. Je lis de moins en moins les journaux, parce que les journaux ne me disent plus rien. Ne m’apprennent rien. Ni sur moi ni sur les autres. Ni sur le monde. Je ne parle pas en termes d’information.

De factuel. Je parle en termes de complexité sociale. Politique. Culturelle. La presse ne capte plus l’air du temps. Elle ne nous dit plus qui nous sommes. Elle ne le cherche pas. Elle reproduit les âneries de Ould Abbès, les arrestations des trafiquants de cocaïne, et encore, même là, nous restons dans les effets d’annonce…

Nous ne savons rien, ou pas grand-chose. On ne suit pas l’événement jusqu’au bout ; nous n’avons plus le souffle pour le faire. Franchement, je ne sais pas ce qu’il faut faire. Je sais ce qui me reste à faire, moi. Je sais qu’il faut que je fasse des livres, des films. Mais pour le reste, je cherche une bouée de sauvetage. Je suis sévère, je le sais, mais il faut que l’on soit sévère avec nous-mêmes. C’est une urgence. Il s’agit de notre survie ya dîn Rab ! De la survie d’un pays.

Nous sommes à quelques encablures de 2019 et rien dans le paysage politique ne laisse penser qu’on est à l’orée d’une élection présidentielle. Tout se passe comme si le 5e mandat était une fatalité, à moins d’un veto médical irrévocable qui vienne obliger M. Bouteflika à déclarer forfait. 5 Octobre, 5e mandat… Cela vous inspire quoi ? Si ce scénario venait à se produire, cela signerait-il l’enterrement de l’idéal, de l’esprit d’Octobre, selon vous, ou bien y aurait-il malgré tout un nouveau déclic à espérer ?

Cela ne m’inspire rien. Du moins rien qui vaille. Un 5e mandat, je n’y crois pas, enfin, je n’y crois pas comme hypothèse politique, mais comme nous ne sommes plus dans la politique, mais dans une espèce de tragédie shakespearienne avec le talent approximatif d’un auteur médiocre et de sous-division locale, tout est possible. Je n’exclus rien, en fait. Tant qu’il est possible de faire semblant, ils feront semblant. Et nous avec.

Parce que nous aussi on fait semblant. Ils feront semblant d’avoir un candidat, même s’il sera réduit à un portrait géant de mauvaise qualité. Ils feront semblant d’avoir des élections. Ils feront semblant qu’il a été élu. Certains feront semblant d’aller voter. Les médias feront semblant d’aller couvrir, même en s’indignant bruyamment pour certains. Nous, on fera semblant de vous lire en faisant semblant d’être en colère et en répétant que cela ne peut plus durer. Et cela va durer encore. Mais je ne sais pas jusqu’à quand. Vous me parlez de l’esprit d’Octobre, mais l’esprit d’Octobre n’est plus depuis longtemps déjà. Parce que l’esprit d’Octobre, c’est quoi ? C’est cette énergie qu’il y avait.

C’est cette volonté à vouloir changer le monde, à le fabriquer tel que nous le voulions. C’est cette envie de vouloir créer un monde nouveau. De nouveaux médias, un nouveau cinéma, un nouveau théâtre, une nouvelle classe politique, une nouvelle société où plus rien ne serait interdit. Octobre, c’était cette envie de vivre-ensemble, de construire ensemble, dans la différence. Ce n’est plus le cas. Il n’y a plus cette énergie commune. Il y a des énergies éparses, affaiblies par leur solitude, leur isolement.

Mais cette volonté a été étouffée. Elle a été castrée aussi. Matée. La guerre, la peur, sont passées par là. L’échec des révolutions dans le monde arabe est là aussi. Mais je ne désespère pas pour autant, en fait parfois si, ou alors pas totalement. Je me dis que les capacités d’une société à rebondir sont insondables, que tôt ou tard nous saurons trouver les mots qu’il faut, les gestes qu’il faut pour secourir ce pays de la noyade. J’aime cette notion de résilience. C’est un terme et un concept fabuleux.

C’est un terme que la psychanalyse et la psychiatrie empruntent à la métallurgie pour dire qu’un corps, qu’un organisme, quel qu’il soit, a toujours une capacité pour surmonter l’altération. Le feu peut plier le métal, mais le métal peut retrouver sa forme. C’est pour ça que je ne perds pas totalement espoir. Même si je suis fatigué. Mais comme je vous le disais, méfions-nous des fatigués.

https://www.elwatan.com/edition/actualite/sid-ahmed-semiane-auteur-doctobre-ils-parlent-il-faut-se-mefier-des-societes-fatiguees-06-10-2018