Progrès scientifique et dialogue des cultures

En avril dernier, j’ai participé à la troisième édition des Voix d’Orléans, une manifestation culturelle plurielle à plus d’un titre. Le thème de cette édition était «le progrès» et la session à laquelle j’ai participé a traité du «progrès scientifique et du dialogue des cultures».

Les discussions de la première journée avaient défini le progrès comme étant «le développement humain dans diverses voies», notamment social (droits de l’homme, éducation et santé), économique (niveau de vie toujours plus élevé) et politique (diffusion et solidité de la démocratie et des libertés), mais aussi culturel (appréciation des arts et augmentation des dépenses dans ce domaine) et scientifique (plus de découvertes et d’avancées).

Ainsi, le premier point de l’ordre du jour de notre session était d’examiner le progrès scientifique, que je viens de définir comme étant «plus de découvertes et d’avancées ».

Il faut tout d’abord distinguer entre les avancées scientifiques et les développements technologiques et se demander ce qui suit : si les innovations technologiques ont manifestement continué à s’accélérer au cours des dernières décennies, la science continue-t-elle de progresser aussi rapidement que dans la première partie du XXe siècle, quand les grandes théories (la relativité d’Einstein, la physique quantique, la théorie du Big Bang, et plus tard la découverte de l’ADN et l’explosion de la génétique) ont révolutionné la science?

J’ai rappelé à l’auditoire qu’en 1996, John Horgan, éminent rédacteur scientifique et éditorialiste américain, a publié un livre qui a été très largement commenté, intitulé «The End of Science» (La Fin de la Science). Sa thèse était qu’aucune découverte ou théorie importante n’avait été produite au cours des 40 dernières années et, en ce sens au moins, la science semblait avoir atteint ses limites, ayant peut-être découvert les principaux aspects de la nature et de l’univers. J’ai alors rappelé à l’auditoire que presque un siècle auparavant, Lord Kelvin, l’un des plus grands physiciens de son époque, avait affirmé que la physique touchait à sa fin, à l’exception de quelques « détails », mais que à peine quelques années plus tard, Max Planck et Albert Einstein ont lancé la physique quantique et la relativité, deux révolutions en physique.

Peut-être pas dans la même mesure, mais peu après le livre de Horgan, une grande et surprenante découverte a été faite: l’univers accélère son expansion, apparemment dû à une «énergie sombre» que personne n’avait jamais envisagée, et encore moins proposé ; et à ce jour, personne ne sait ce qu’est cette « énergie sombre », bien qu’elle semble représenter plus des deux tiers de l’univers! Plus récemment, nous avons réussi à détecter les ondes gravitationnelles, ce qu’Einstein lui-même avait pensé techniquement impossible à accomplir, en raison des intensités extrêmement faibles de ces ondes. De plus, depuis 1995, nous avons découvert près de 4000 planètes en dehors du système solaire. Il y a cinq ans, nous avons détecté le boson de Higgs. Et ne parlons pas des développements technologiques majeurs, à commencer par l’internet …

Mais puisque le 21ème siècle devrait être le siècle de la biologie, tout comme le 20ème siècle était le siècle de la physique, les deux premières décennies ont déjà vu des percées majeures: la cartographie complète des génomes humains et d’innombrables autres espèces, vivantes ou disparues; de nouvelles formes de vie «synthétique» ont été «créées» (en remplaçant le noyau d’une cellule par un autre artificiel, constitué de gènes fabriqués au laboratoire); et une technique révolutionnaire appelée CRISPR, qui permet aux scientifiques de manipuler des gènes facilement et à moindre coût, a été développée. Et pourtant, il y a trente ans, un médecin renommé avait déclaré: «Il est impossible de faire l’inventaire précis des gènes chez l’homme. Pour réaliser un tel ouvrage, des milliers de chercheurs devront travailler dessus pendant 3000 ans. »

Il semble donc évident que les progrès scientifiques continuent avec force. Mais la principale question que la session d’Orléans a abordée était de savoir si tout cela profite à l’humanité entière, et si le monde entier y participe ou seulement l’Occident et les pays développés.

A ce sujet, il faut soulever d’autres questions. D’abord, qu’est-ce qui (ou qui) détermine les sujets et les domaines de recherche? Est-il important de dépenser des milliards de dollars pour découvrir le boson de Higgs ou bien d’en dépenser une fraction pour fournir des systèmes pratiques et bon marché d’eau et d’électricité à toute l’humanité? Ou guérir le sida, le virus Ebola et d’autres maladies virales et transmissibles, sans parler du cancer, de la maladie d’Alzheimer et autres, ce qui touche près de la moitié de l’humanité? Ensuite, les progrès scientifiques continus et soutenus en occident aggravent-ils l’exode des cerveaux en attirant les gens les plus brillants et en les éloignant de leurs pays d’origine? Ce ne sont là que les questions les plus saillantes qui se posent concernant le progrès scientifique et techniques…

Le panel a conclu sa session par une liste de recommandations qui peuvent aider à faire bénéficier toute l’humanité du progrès scientifique: une circulation plus facile et gratuite des informations scientifiques (données et publications) au lieu du monopole actuel qu’exercent les instituts de recherche et des prix élevés imposés par les éditeurs; une révision régulière et collective des programmes de recherche et des priorités; des visites plus fréquentes des scientifiques occidentaux dans les universités et les centres de recherche du «tiers-monde»; des discussions sur des questions culturelles et éthiques entourant divers développements (la manipulation des gènes, le changement climatique, etc.) et d’autres mesures constructives.

Le progrès scientifique et technologique du siècle dernier a été tout à fait stupéfiant, plus important que tout ce que l’humanité avait accompli au cours des 100 siècles précédents. Mais le progrès doit profiter à tous et impliquer tout le monde. Et le progrès doit se faire en parallèle avec les considérations éthiques et la culturelles.

Nidhal Guessoum est professeur de physique et d’astronomie à l’Université Américaine de Sharjah (EAU). Vous pouvez le suivre sur Twitter à: www.twitter.com/@NidhalGuessoum.