Lettre ouverte au Général de Corps d’Armée Ahmed Gaid Salah Vice-Ministre de la Défense Nationale Chef d’Etat Major de l’Armée Nationale Populaire

J’ai l’honneur de m’adresser a vous, en vos multiples qualités de moudjahid, d’officier supérieur de notre Armée Nationale Populaire dont vous êtes le chef d’État-major et comme homme politique que votre participation au gouvernement confirme amplement.

J’ai été surpris par votre intervention devant les officiers de la 4eme RM dans laquelle vous avez émis votre opinion selon laquelle l’article 102 de la Constitution doit être appliqué pour déclarer l’état d’incapacité du Président Bouteflika afin de résoudre la crise politique profonde qui a été créée par ceux qui gouvernent notre pays. De même, je me suis étonné que vous ayez ajouté une référence aux articles 7 et 8 plus tard dans une réunion de l’État-major et des hauts cadres du MDN durant laquelle vous avez demandez explicitement de mettre fin au mandat du Président de la République en exercice à ce moment. Tout cela, en plus de votre dénonciation de ce que vous avez qualifié de « complot » contre l’ANP, ont certainement pesé dans la décision du désormais ex-président Bouteflika de démissionner.

Je ne peux croire que vous n’avez pas analysé, au préalable, les conséquences de cet ensemble d’actions et de déclarations qui ne répondent en aucune manière, ni dans la forme, ni dans le fonds aux attentes du peuple algérien et de sa jeunesse qui scandent tous les jours : (1) leur revendication de renvoyer les gouvernants en place, y compris le Président de la République, et l’ensemble des forces qui constitue le système politique en place, et (2)  leur attachement à l’ANP et leur engagement à la préserver des dérives que la vie politique du pays peuvent engendrer.

Vous le savez certainement, l’article 102 appliqué de manière littérale ne produira rien d’autre qu’une répétition des échecs de la gouvernance politique et économique dénoncée par notre peuple et sa jeunesse.  Cette gouvernance politique et économique est le fait d’hommes et de femmes qui forment les institutions qui gouvernent sans partage notre pays et disposent de ses ressources pour renforcer leur pouvoir sans considération de long-terme et sans réponses effectives aux signaux d’alertes sur la crise multidimensionnelle qui frappe notre pays et ses catastrophiques conséquences prévisibles.

Notre peuple et sa jeunesse n’ont eu de cesse d’alerter sur les risques que cette crise multi-dimensionnelle fait courir à la nation. Mais le régime politique et ses institutions auxquels vous appartenez n’a jamais accordé la moindre écoute à ces alertes et n’ont jamais ouvert de véritables débats pour trouver des solutions politiques et économiques consensuelles qui les réconcilieraient avec la société.

Votre appel à un respect formel de la Constitution, à travers l’article 102, par des hommes qui ont manipulé des lois et des constitutions qu’ils n’ont jamais hésité à violer dans le passé est inopérant et ne répond pas à la question fondamentale du remplacement de la non-gouvernance actuelle par une gouvernance transparente, résiliente et inclusive en un mot démocratique. Les hommes et les femmes qui ont échoué pendant des décennies ne peuvent pas assurer une transition pacifique et fructueuse vers l’ordre démocratique auquel nous aspirons pour faire de notre pays une part intégrante du monde moderne. Dans toutes nos villes, pendant les manifestations du mois dernier, notre jeunesse a prouvé sa compréhension du monde moderne montrant ainsi qu’elle était bien en avance par rapport a ceux qui dirigent notre pays.

Sauver ce régime et ses institutions en leur donnant une chance à travers une application formelle de l’article 102 ne résoudra pas la crise dont les racines remontent à l’aube du troisième mandat du Président Bouteflika et se sont aggravées depuis la funeste décision de supporter un quatrième mandat pour un président déjà absent, malade et incapable de s’adresser au peuple et encore moins de le représenter au niveau international.  Cette décision et ses conséquences, dont le maintien sous son autorité de gouvernements successifs qui ont montré leur inaptitude à gérer l’économie nationale et à répondre aux besoins de développement et de reformes de notre pays, sont les causes profondes de la crise que nous vivons. L’annonce d’une perspective d’un cinquième mandat pour ce même président absent a constitué la cause immédiate du rejet en bloc du système et de toutes les institutions qui l’incarnent.  L’article 102 que vous invoquez comme clé de résolution de la crise ne fera que l’exacerber car il n’a pas pour objectif de mettre fin au système politique en place, à ses institutions et à ses représentants zélés.

J’ai exercé mon devoir citoyen en demandant publiquement au Président de la République, en exercice à ce moment, de démissionner volontairement et de designer avant de le faire une commission de sages issus de la société civile algérienne et de sa jeunesse en la chargeant de préparer le cadre d’expression qui permettra au peuple et a sa jeunesse de se donner un Président de la République légitime et une assemblée constituante. Cette commission de sages présidera à la mise en place d’un système électoral qui respectera la voix de chacune et chacun des citoyens. De même, j’ai invité l’ex-Président de designer un gouvernement de femmes et d’hommes compétents et engagés dans le combat pour la démocratie dans notre pays pour assurer la continuité du service public et de l’ordre public. Cette commission de sages et ce gouvernement de compétences auront à cœur de répondre aux attentes légitimes du peuple et de sa jeunesse. J’avais aussi suggéré que les institutions actuellement en fonction seront gelées ou dissoutes car elles sont des parties intégrantes du système dénoncé par le peuple et sa jeunesse. Tout cela reste à faire, et votre apport personnel en tant que Moudjahid et homme politique

Voyez-vous Monsieur le Vice-ministre, Chef d’état-major des armées, si certaines personnes ou certaines forces politiques peuvent trouver dans cette proposition une entorse à la constitution actuelle, je leur rappellerai simplement que le régime politique algérien s’est accommodé de nombreuses violations des multiples constitutions qu’il s’est donné depuis son indépendance. Aujourd’hui, il est vain de vouloir faire croire que cette dernière entorse, que j’en suis certain, notre peuple endossera, soit mise en avant pour refuser l’évidence du départ obligée et nécessaire des institutions qui ont failli à leur mission de bonne gouvernance, pour ouvrir la voie a l’Algérie du 21eme siècle, cette Algérie dont le peuple et sa jeunesse viennent de donner une image qui a fait l’admiration du monde tant ils ont montré un sens civique, un respect de la chose publique et une discipline admirables a tout point de vue depuis le 22 Février.

En vous écrivant, je suis aussi soucieux de ce que l’ANP patrimoine de tout un peuple, pourrait, sous le couvert d’un recours formel a une mesure constitutionnelle, s’ingérer dans la vie politique où elle ne manquera pas d’être perçue comme un moyen de défense de ceux qui ont mis le pays dans la situation difficile dans laquelle il est au triple plan politique, économique et social. L’ANP ayant montré sa capacité effective de remplir sa mission sacrée de défense de l’intégrité territoriale et de la souveraineté de notre pays et pour préserver la sécurité de notre peuple, ne devait pas et ne doit pas s’immisce dans, ni arbitrer le débat politique qui oppose ceux qui veulent maintenir un système inique, incompétent et irrespectueux des droits de citoyenneté et ceux qui veulent un changement profond pour faire naitre une république digne du serment de nos chouhadas.  Dans cette nouvelle République Algérienne, notre ANP, fierté de tous les citoyens et de toutes les citoyennes ne restera pas en dehors de la perspective démocratique qui inclura naturellement le renforcement des défenses de notre pays dans un monde trouble ou des agresseurs potentiels guettent le moindre faux pas pour nous atteindre et nous affaiblir.

Il vous appartient, dès lors, et nous attendons de vous que vous clarifiez très rapidement la portée de vos déclarations afin de lever l’ambigüité à laquelle elles ont donné naissance tant il est vrai qu’elles ont été perçues légitimement comme un appel à la continuation d’un système et d’un régime politique que le peuple et sa jeunesse ont définitivement condamné. Une telle clarification permettra aussi à ne pas en douter de renforcer la place de l’ANP dans notre société et de la protéger des aléas d’une politisation porteuse de divisions et de conflits.

Espérant que vous vous lirez cette lettre comme étant une réaction légitime d’un citoyen et patriote qui ne peut s’accommoder des ambiguïtés dont la vie politique de notre pays a été parsemée et qui nous ont amenée à vivre les situations douloureuses dont il faut éviter la répétition.

Veuillez agréer, Monsieur Le Vice-Ministre et Chef d’état-major l’expression de mes respectueuses salutations pour vous-même et de mon attachement à notre glorieuse ANP.

Mohammed Abdelwahab Bekhechi

Ancien Professeur de Droit et ancien membre du Conseil Constitutionnel