Lettre à tous ceux qui ont l’Algérie au cœur : Quittons ces chemins impraticables de sortie de crise

J’ai appris de mon travail en Chine que « si un chemin parait trop droit c’est qu’il ne mène nulle part ». Cette sagesse ne semble pas avoir inspiré les institutions en charge de l’État actuellement en Algérie, ni les partis politiques qui essaient de s’aligner sur l’agenda tracé par ces mêmes institutions sans y apporter la moindre nuance ou une quelconque alternative digne de considération. Ces deux parties semblent poursuivre le même objectif selon un agenda défini par l’autorité politique effective au sein de l’État. La troisième partie est constituée de toutes les forces sociales et politiques qui se sont alignées sur la puissante vague du légitime Hirak d’une très large majorité du peuple algérien. Le Hirak exprime des aspirations légitimes et incontestables. Ces aspirations, ont pour objectif ultime unchangement de système politique bien loin de celui des deux autres parties. Cependant en même temps qu’il faut reconnaitre que le chemin proposé par les deux premières parties ne mènenulle part, il faut convenir que celui propose par les forces qui soutiennent le Hirak n’en est pas moins ardu et difficile a tracer si l’on cherche a donner au « Yetnahaw Ga3 » un sens accepté par toutes les forces et un agenda ordonné pour sa réalisation. Je prends ici la liberté d’interpréter la revendication ultime du Hirak comme celle d’une fin d’un système de pouvoir opaque et insaisissable et pour l’institutionnalisation du pouvoir dans le cadre d’un ETAT DE DROIT. J’y reviendrai plus loin.

Le chemin vers les présidentielles de Décembre : vers un cul-de sac

Tout d’abord, les institutions de l’État, à travers le chef d’État-major de l’ANP principalement, mais aussi de nombreux relaisdépourvus de tout mandat légal pour tracer l’avenir de notre pays et de notre jeunesse, nous disent deux choses qui leur paraissent essentielles et évidentes: (1) il faut respecter le cadre constitutionnel national, et (2) il faut élire rapidement un président de la république pour remplacer celui que le peuple a révoqué de manière spectaculaire et sage.

Aussi droit que puisse paraitre ce chemin, j’ai la profonde conviction qu’il ne mène nulle part, sinon devant des situations encore plus contraignantes, complexes et dangereuses pour l’Algérie, son peuple, son économie et l’avenir de ses enfants. Une élection présidentielle sous la contrainte et qui n’engagera pas de manière sereine, volontaire et informée la plus grande partie de la population ne présagera rien de bénéfique pour la nation, encore moins sous le régime d’une Constitution faite par un homme pour lui-même et à laquelle aucune autorité ne semble accorder le moindre respect dans les faits. Ce « chemin trop droit » ne mènera nulle part ailleurs que vers la destination de celui que l’on nous a fait prendre depuis l’indépendance et qui a donné ses sources à Octobre 1988, la décennie rouge,l’avènement de l’ère de corruption massive sous Bouteflika, et la perspective de la crise économique la plus sévère que le pays a vécue depuis son indépendance.  De manière plus claire, je me dois d’entrer en contradiction réfléchie et pensée avec mes collègues juristes qui continuent de vouloir faire vivre dans l’Algérie d’après Bouteflika une Constitution allègrement violée par ceux chargés de la protéger dans un esprit formaliste qui frise l’opportunisme politicien, mais qui ne trompe nullement le citoyen et encore moins le monde extérieur qui nous observe. D’ores et déjà, une élection présidentielle tronquée, contestée ravit nos ennemis qui l’utiliseront pour des bénéficies inavoués auxquels ils ne pourront jamais aspirer devant un président légitime élus démocratiquement.

Le chemin de l’opposition favorable a l’électionprésidentielle : faux calcul et erreur d’optique

L’autre chemin trop droit est celui des partis et candidats déclarés a l’élection présidentielle qui, avec malice, mauvais calcul politique ou sentiment de se sentir au-dessus de la mêléepopulaire et capables de maitriser les puissantes forces conservatrices pour qui l’élection présidentielle annoncée est une carte de survie et de continuation du système en place avec quelques réaménagements d’usage. Certaines de cespersonnalités croient qu’une fois « élues » elles pourront changer le paysage politique , renouveler l’élite du pouvoir voire inspirer une nouvelle voie de développement politique et économique. Qu’elles me permettent de douter de telles perspectives. Mal élues, car il ne peut en être autrement dans les circonstances actuelles, elles ne feront que ce que les faiseurs d’élections leur dicteront ou les laisseront faire. Aucune politique populiste ne leur fournira l’autorité nécessaire et la légitimité pour gouverner et sortir l’Algérie de la profonde crise socio-économique et politique qui se profile devant nous.D’autant que les promesses de maintenir les politiques populistes actuelles ou des promesses d’autres ne seront que des illusions que l’état actuel et à moyen terme de notre économiene pourra soutenir.  L’intime conviction individuelle dont ces « leaders » se couvrent en annonçant leur capacite de sortir l’Algérie de la crise socio-économique et politique actuelle mais qui va durer n’est hélas et dans la plupart des cas que le signe d’une ambition a qui manque un peu de clairvoyance et de modestie. Faut-il mentionner, par ailleurs qu’aucun de ces candidats déclaré n’a annoncé un programme politique et socio-économique crédible.

Yetnahw 3av : oui mais quelle voie pour construire un nouveau système politique digne d’un XXIème siècle algérien :

Le troisième chemin est celui qui revendique le « YetnahawGa3 » pour aboutir à l’avènement d’une Algérie démocratique, avec un État fondé  sur le règne du droit et de la justice. C’est l’expression d’un idéal qui pour légitime, juste et généreux n’en est pas moins porteur d’embuches et de difficultés insurmontables. Bien sûr, j’en conviens, le Hirak n’a pas vocation a proposer des voies de sortie de crise ou un leadership vertueux quelconque qu’il appelle de ses vœux.

Il faut reconnaitre que les chemins indiqués par la multitude de forces éclatées de la société civile et des partis d’opposition qui soutiennent le Hirak de manière effective sont autant de lignes trop droites qui ne semblent pas mener ailleurs que dans des voies sans issues, car opposées les unes aux autres incapables de bâtir un consensus effectif, a une exception près. Les oppositions de leadership, les nuances politiques et le fractionnement des forces de l’alternative démocratique rendent difficile le tracé d’un chemin avec ses étapes et son ultime objectif. L’idée même de transition inéluctable et nécessaire ne peut se réaliser qu’a travers un large consensus socio-politiqueque les forces de l’alternative démocratique ne peuvent atteindre seules.

D’où doit venir l’initiative et la proposition d’un agenda 

Dans une situation normale, dès la chute du régime de Bouteflika le pouvoir devait répondre à la demande du Hirak et des forces de changement en proposant un chemin constructif, quel qu’en soient les aspérités, qui mènera a une institutionnalisation d’un pouvoir démocratique, transparent, et légitime fondé sur l’adhésion du peuple.  Un tel pouvoir aurait ouvert la voie de la paix et du développement pour le peuple algérien et sa jeunesse en respectant le message fondamental du Hirak a savoir rendre la souveraineté au peuple en mettant fin au système qui l’avait accaparé de manière illégitime. Il n’en fut rien, alors même que le besoin d’institutionnaliser un pouvoir légitime issue de l’expression effective de la souveraineté du peuple est nécessaire pour : (1) affronter la crise socio-économique et politique dans laquelle baigne l’Algérie et (2) bâtir les fondements sur lesquels reposera un grand projet d’émergence d’une Algérie forte, prospère et rayonnante dans ses cercles d’influence naturelle maghrébin, africain, méditerranéen et international.

Entre les forces qui acceptent de s’engager dans l’élection présidentielle proposée et celles qui proposent une phase de transition, nous sommes loin d’une vision claire faite d’étapes et d’actions identifiées qui résoudraient la crise actuelle, remettraient le pays dans un climat vertueux de paix politique et sociale et ouvriraient les voies du développement socio-économique qui sont embuées par les politiques irresponsables et antinationales des différents gouvernements Bouteflika pendant deux décennies. Ces politiques, faut-il le dire, sont encore en cours d’exécution par un gouvernement désigné par le même Bouteflika que le peuple a révoqué et dont les conséquences néfastes les plus visibles sont entre les mains de magistrats en charge de lourds dossiers de corruption dont l’opinion publique n’a pas fini de mesurer la profondeur et l’étendue.

Il faut agir fort et vite pour choisir ce chemin qui sera accepté par la grande majorité du peuple

Lorsque je m’étais adressé au président déchu, a travers des lettres ouvertes, pour lui demander de quitter le pouvoir (en 2014 et en 2019 et d’ouvrir une voie pacifique et ordonnée au remplacement du système qu’il avait instauré à coup de manipulations constitutionnelles, je lui avais demandé de mettre en place une Commission de sages issus de l’opposition et de la société civile avec qui son pouvoir devait traiter pour préparer une transition vers un système de légitimité qui fonderait la naissance d’un État de droit algérien. Mes lettres sont restées vaines et comme dans tous les régimes autoritaires sans réponses.

La crise s’aggrave et ira en s’aggravant :

Aujourd’hui la situation s’aggrave et l’imposition d’un agenda politique autour de la perspective d’une élection présidentiellerejeté par le Hirak ne fera que compliquer la recherche de ce chemin et multipliera les obstacles.  La situation socio-économique de plus en plus dégradée n’est pas un élément qui va restreindre ou remettre en cause la légitime revendication du Hirak, loin de là. Le Hirak n’est pas un mouvement de protestation pour diminuer le prix des denrées alimentaires ou le prix des carburants comme dans de nombreux autres pays. Il l’est pour une revendication historique grandiose : réaliser l’État de droit et instaurer la démocratie comme mode de gouvernement pour lesquels se sont sacrifies nos chouhadas.

Des personnalités nationales dignes de confiance et de respect ont rendu public un appel qui invite «à un dialogue sérieux et responsable de toutes les parties favorables à ces revendications » (du Hirak).  Mais cet appel ne désigne pas qui est l’autorité qui doit inviter, ni qui inviter pour décider de quel agenda. Mouloud Hamrouche avait indiqué avec sagesse et quelques nuances et plus de précisions que la seule voie était celle d’un dialogue entre  l’Autorité effective de l’État  et le Hirak.

Qui doit initier un processus vertueux pour sortir de la crise :

La présidence actuelle n’a aucune crédibilité tant, il est vrai que son « mandat constitutionnel » est plus que contestable depuis l’échec des tentatives d’élections d’Avril et Juillet 2019 et son autorité politique et morale parait pour le moins fragile au vu de ses performances à la Présidence depuis la révocation de l’ancien Président dont il était l’un des politiciens les plus proches. La tentative de dialogue initiée par la Présidence s’était vite échouée sur le refus de toutes les forces d’opposition et du Hirak. Depuis, toutes les décisions politiques significatives ont pour origine le Chef d’État-Major de l’ANP qui les annonce selon un protocole et à travers une communication qui ne laissent aucun doute sur l’effectivité du pouvoir. Donc, il me semble naturel que ceux qui ont la maitrise de la décision au sein de l’appareil d’État, y compris ses médias, son administration, ses forces de police et ses autres ressources doivent assumer cette responsabilité de prendre l’initiative de recherches dessolutions a la crise actuelle et ses conséquences prévisibles sur le futur du pays. I

l ne faut surtout pas se voiler la face et se cacher derrière de fallacieux motifs légaux ou constitutionnels : c’est a l’état-majorde l’ANP, qui s’était engagée à accompagner le Hirak dans la réalisation de son objectif légitime, d’inviter a une conférencenationale pour chercher un consensus politique.  L’État-majordoit designer ses représentants qui consulteront des membres du Hirak qui ont acquis une notoriété publique, de la société civile et des chefs de partis politiques et de personnalités politiques qui ont exprimé leur engagement pour la recherche d’un consensus politique comme alternative a un agenda imposé en dépit de l’opposition d’une grande majorité du peuple. Que ces représentants de l’État-major s’engagent en acteur ou en facilitateur ou observateur est une condition secondaire, ce qui est important c’est leur présence pour valider les résultats du dialogue dans cette Conférence de Consensus qui seront consignes dans une plateforme de consensus en vue de construire un État de droit en Algérie. Nulle autre approche se serait efficace ou appropriée pour répondre à la situation de blocage actuelle et des crispations qui vont en découler avec des risques de rupture de l’ordre politique et social.

Quelle décision attendre d’une telle Conférence de Consensus ?

Cette plateforme de consensus sera courte portant sur les principes fondamentaux que toutes les forces sociales et politiques respecteront et mettront en œuvre pendant une période de temps n’excédant pas un délai que la Conférence de Consensus déterminera.

La plateforme définira les mécanismes d’élaboration d’une constitution et d’élection d’un Président de la République et d’un Parlement. Elle désignera une Présidence intérimaire, avec une ou des personnalités qui seront exclues de toute participation aux futures joutes électorales, pour exercer les fonctions de représentation de l’État au niveau international et de facilitation dans l’élaboration du consensus sur la mise au point des mécanismes d’élaboration d’un projet de constitution, des futures élections et de tutelle politique sur le gouvernement de compétences nationales.

La plateforme définira les modalités de désignation d’un gouvernement de compétences nationales nationale qui veilleraà la gestion des affaires courantes dans le cadre d’un budget conservateur basé sur les deux derniers budgets et dont l’objectif essentiel sera de ne pas aggraver les déficits des comptes publics. Ce gouvernement n’aura aucune compétence pour engager des réformes structurelles importantes, ni adopter des lois ou des mesures modifiant les lois portant sur les ressources naturelles du pays (foncier, hydrocarbures, mines) avant l’adoption de la constitution et les élections présidentielles et parlementaires qui seront organisées au même moment après le délai fixee par la plateforme de consensus.

Comme on le voit, ce chemin est loin d’être droit mais conduira certainement ensemble tous les patriotes engagés dans la protection et la sauvegarde du territoire et de l’unité nationale, du renforcement des défenses de la nation et de la préservation de l’ANP et de sa mission sacrée vers des solutions pratiques a la crise actuelle. Cependant, prendre ce chemin suppose une confiance sincère et résolue entre toutes les parties en présence. Cette confiance passe, pour les partis, les associations de la société civile de taire les ambitions politiques individuelles de leurs chefs en se soumettant effectivement aux impératifs collectifs pour bâtir les necessaires consensus en faveur d’une Algérie démocratique, moderne, émergente et ouverte sur le monde du XXIème siècle.

Par ailleurs, suivre ce chemin aura le mérite d’arrêter cet appel inconsidéré au « respect de la Constitution», constitution qui a été manipulée et violée par ses propres géniteurs et concepteurs  dans de nombreuses occasions et continue d’être violée tous les jours dans ses principes les plus essentiels. Son obsolescence ne fait aucun doute pour les juristes honnêtes et demander son respect relève d’un formalisme de très mauvais aloi pour ne pas dire d’une mauvaise foi politique évidente.

Ce chemin exigera dans une première étape que toutes lesparties et forces en présences souscrivent au principe de l’indépendance de la justice immédiatement pour que cette dernière agisse librement et fortement pour relaxer celles des personnes détenues pour leur participation au Hirak ou pour cause d’expression libre de leurs opinions politiques.

J’ose espérer que cette proposition recevra quelque attention de ceux qui proclament qu’ils n’ont d’autres intérêts que celui de la défense de l’unité du peuple algérien et de la défense de ses intérêts suprêmes, ces mêmes et seuls intérêts qui m’ont inspiré lorsque j’ai refusé de servir avec et sous les ordres de ceux qui ont mis notre pays dans la situation actuelle depuis 1992 et après 1999. En invitant mes concitoyens a s’ engager sur ce chemin ardu je fais mienne les vers d’Abu Al ‘Ala’ Al Ma’arri :

« Oh laisse-les aller a l’aveuglette dans les marais, ou chevauche

Leurs mythes las le long de la montagne ; 

Monte avec moi oh frère, sur les hauteurs

Oú la raison est le prophète et le guide »