Les musulmans et le lourd héritage d’une raison décriée

La question de la raison et de la religion est probablement l’une des questions qui ont le plus préoccupé les musulmans. Avant de l’aborder, il est nécessaire de préciser de quelle raison il s’agit, étant donné que ce terme est utilisé en de multiples sens qui peuvent prêter à confusion. Le premier qui vient à l’esprit relève de la morale et du bon sens. Il désigne la faculté qui distingue le bien du mal, le convenable de l’inconvenant conformément aux critères de la morale et aux règles de la société. Il s’agit de la raison au sens de la sagesse. C’est ainsi que ce terme est souvent entendu par la majorité. Ce n’est pas de cette raison dont s’agit lorsqu’on pose la question du rapport entre religion et raison. La raison dans son sens moral ne pose problème ni à la religion ni à aucun autre système éthique puisque toute religion, selon ses adeptes, est sagesse.

La raison qui pose problème à la religion est, elle aussi, une faculté de distinction. Elle distingue le juste du faux en s’appuyant sur des critères de logique et de rationalité et non sur des références liées à la morale et au bon sens. Il s’agit de la raison dans son sens scientifique et épistémologique. Son rôle est de permettre à la pensée, selon ces critères de rationalité, de passer d’une étape de son raisonnement à une autre dans un enchaînement cohérent. La raison veille donc au bon fonctionnement de l’activité de la pensée, c’est-à-dire de la réflexion. Selon cette définition, la raison est une faculté distincte de la pensée, mais ne s’exprime qu’à travers celle-ci. En revanche, la pensée peut effectuer son activité de réflexion sans se référer à la raison ; toute pensée n’est pas raison.  Cependant, elle peut se confondre avec la pensée lorsque celle-ci est rationnelle, on utilise alors le terme raison pour désigner la pensée rationnelle.

Les muatazilites, représentants du courant rationaliste en islam

La question de la raison s’est introduite dans la pensée musulmane au VIIIe siècle. Parmi ceux qui ont recouru à ses règles et les ont revendiquées on trouve les hanafites, adeptes de la première école juridique en islam, l’école hanafite ; ils ont pratiqué le raisonnement dans le domaine juridique. Le courant rationaliste dans la civilisation musulmane est également porté par des philosophes ; tous ont été préoccupés par la question de la conciliation de la foi et de la raison.

Toutefois, les muatazilites, adeptes du muatazilisme, demeurent les représentants du rationalisme islamique. Ils ont marqué la pensée musulmane de la première période, c’est-à-dire celle qui se situe entre la date de la mort du prophète, en 632, et celle de la mort d’Averroès, en 1198.

Les muatazilites ont pris part aux débats épistémologiques concernant la question de la source de la connaissance. Pour eux, les textes sacrés sont certainement une source de savoir, mais les musulmans doivent également user de leur intelligence et de leur faculté de réflexion comme seconde source.  Pour eux, si la connaissance est révélée et transmise, elle ne peut pas n’être que cela, elle doit également être construite.

Les muatazilites introduisent la question de la raison

L’originalité des muatazilites réside dans le fait qu’ils ont introduit dans le débat épistémologique, au sein de la pensée musulmane, un nouvel élément : la raison, qu’ils ont utilisée dans son sens aristotélicien. Autrement dit comme une faculté rationnelle dont la fonction est de veiller à ce que la pensée ne commette pas d’erreurs de raisonnement. Ils justifient leur position par le fait qu’il ne suffit pas de réfléchir, il faut aussi bien réfléchir, c’est-à-dire le faire d’une manière correcte et exempte de contradictions. Convaincus que la religion ne peut être bien réfléchie qu’avec une pensée rationnelle, les muatazilites ont plaidé pour l’usage de la raison.  Ils ne se sont pas contentés dans cette position de la théorie ; ils ont pratiqué le raisonnement dans leur travail que ce soit dans le domaine exégétique, juridique, ou encore théologique. Selon Ibn Khaldûn, les hanafites qui ont pratiqué le raisonnement dans le domaine juridique étaient influencés par les muatazilites.

Les muatazilites et leurs opposants

Les muatazilites avaient évidemment de nombreux opposants. Parmi les plus farouches, les littéralistes. Un terme qui désigne les adeptes de toutes les écoles qui prônaient l’interprétation littérale. Le discours des littéralistes est fondé sur l’idée que seule la révélation était source de connaissance et que le rôle de la pensée était de se contenter de transmettre la vérité telle qu’elle lui avait été révélée. Quant à la raison et ses règles, ils les rejetaient, car ils ne voyaient pas d’autres critères de vérité, qui permettait à la pensée de distinguer le juste du faux, que le sens apparent des textes. Se fier aux règles de la raison comme critères de vérité était, selon eux, encore plus dangereux pour la religion que la pensée elle-même. Ils ont accusé la raison d’être une menace pour la religion. Leur argument : la raison était une méthode pour la philosophie et non pour la religion. Philosophie qui, elle aussi, a été accusée d’être étrangère à l’islam. Pour mettre fin à l’activité de la pensée, qu’ils considéraient comme une intrusion humaine dans le savoir divin, les littéralistes ont mis en place deux principes : le premier pour contrer la pensée créatrice : toute innovation est un égarement. Le second, pour contrer la pensée rationnelle : la religion est une question de cœur et non de raison.

Les soufis ont eux aussi mis en place une théorie épistémologique qui se fonde sur l’idée que la vérité est révélée et dévoilée. Elle n’est donc ni du domaine de la pensée ni de celui de la raison, car une fois dévoilée, la vérité ne se démontre pas, elle se déguste. Ce qui place les soufis du côté des opposants des muatazilites.

La théorie chiite de l’imamat s’inscrit dans la même position épistémologique que celle des soufis étant donné qu’elle aussi considère que la vérité est dévoilée et inspirée à l’imam ; elle n’est donc pas du sort des humains ni de leurs facultés intellectuelles.

La fin du XIIe siècle signe la défaite du rationalisme islamique et la disparition des muatazilites. Cette défaite de la raison s’inscrit dans celle de la pensée rationnelle et créatrice, car la pensée magique et celle qui se contentait d’imiter le savoir des anciens et de le justifier ont continué à s’exprimer.

La raison dans la pensée musulmane contemporaine

Il faut attendre le XIXe siècle pour que la question de la raison se pose à nouveau dans la pensée musulmane. Le contact avec la civilisation occidentale a fait prendre conscience aux musulmans de leur retard par rapport à un Occident très avancé. Certains penseurs, en majorité égyptiens et libanais qui avaient poursuivi des études en France notamment et qui étaient influencés par l’esprit cartésien et le principe de liberté d’expression, commencèrent à réaliser que si les musulmans voulaient rattraper leur retard, ils devaient libérer la pensée et l’intelligence et encourager la raison.

Les religieux n’étaient pas insensibles à cette question de retard. Dans leur discours, il y avait également un changement de position vis-à-vis de la raison.

Une position générale : l’islam, religion de raison 

À partir de ce moment, il n’y eut aucun ouvrage d’un musulman qui n’évoquait pas la question de la raison et qui ne faisait pas son éloge. Il y a désormais une forme de position générale fondée sur l’idée que l’islam est une religion de raison, que l’exercice du raisonnement est une injonction divine et enfin qu’il n’y a pas antagonisme ni d’opposition entre raison et islam.

Cependant, ce discours très favorable à la raison s’empresse d’ajouter que cette dernière doit respecter impérativement des limites qu’elle a le devoir de ne jamais franchir ou outrepasser.  Ainsi, si tous tiennent un discours très flatteur à l’égard de la raison, tous le terminent systématiquement par des termes restrictifs, tels que « sauf » et des expressions comme « à condition que » qui rappellent ces limites.  Quel que soit le plaidoyer en faveur de la réflexion et de la critique rationnelle, le cadre qui limite ces activités intellectuelles est sans cesse rappelé. Très peu sont ceux qui dénoncent les limites tracées par les religieux qui empêchent la raison de s’exprimer librement et qui constituent des obstacles épistémologiques au renouvellement de la pensée musulmane.

Le double langage du discours religieux à l’égard de la raison

Un autre élément qui retient l’attention, lorsqu’on s’intéresse à la question de la raison dans la pensée musulmane, est le double langage du discours religieux à l’égard de cette faculté. Il vante ses mérites et déclare que l’islam est une religion de raison, et affirme en même temps que la religion est une question de cœur et non de raison. La raison est ainsi tantôt honorée et louée et tantôt accusée et présentée comme un danger qui menace la religion.

Ce double langage n’est pourtant pas une contradiction. Il s’agit plutôt d’un discours qui concerne deux sujets différents quand bien même il utilise le même terme de « raison ». Lorsqu’il appelle à se méfier de la raison, lorsqu’il la déprécie et la discrédite, c’est en tant que faculté rationnelle qui distingue le juste du faux qu’il le fait. En revanche, lorsqu’il l’honore et la glorifie, c’est de la raison au sens moral qui signifie sagesse et bon sens dont il parle. Ce double langage s’explique tout d’abord par l’image négative de la raison héritée de la guerre menée par les littéralistes et les conservateurs contre les mutazilites et les philosophes.  Ensuite par le fait que le discours coranique évoque le terme raison dans le sens de sagesse et c’est ainsi que les musulmans le comprennent et le défendent.

Et enfin, par le fait que le terme « raison » est souvent utilisé pour désigner simplement la pensée. Certains parlent aujourd’hui de « raison arabe » et de « raison islamique » alors que la raison est universelle et la singularité est le critère de la pensée. Selon Abdel Amir al-Assam, historien et philosophe irakien (1940-), ces expressions montrent qu’il y a une régression dans la compréhension du terme raison en comparaison avec ce qu’elle était dans la première période de la pensée musulmane.

Le blocage de la raison se poursuit tranquillement

Ainsi, la raison, dans la pensée musulmane contemporaine, non seulement n’arrive pas à revaloriser son image, mais peine également à retrouver son vrai sens épistémologique.

Les penseurs contemporains qui ont relancé au XIXe siècle le débat à son sujet n’ont pas réussi à la réhabiliter. Ils ne sont eux-mêmes pas parvenus à se libérer d’un lourd héritage qui l’accuse de représenter une menace pour la religion ; ils vacillent entre un discours de louange et un autre de méfiance. Les conditions avec lesquelles ils entourent la raison pérennisent son blocage et expliquent les innombrables contradictions qui caractérisent leur pensée lorsqu’ils pensent leur religion. Le blocage de la raison se poursuit donc tranquillement et la pensée musulmane qui continue d’être soumise à la léthargie et aux incohérences. Cette situation de la raison, se répercutant dans tous les domaines, a permis au littéralisme et au salafisme, sources du fanatisme, de s’installer confortablement dans les esprits.

 

Razika Adnani est philosophe, islamologue. Elle est membre du Conseil d’Orientation de la Fondation de l’Islam de France, membre du conseil scientifique de Centre Civique d’Étude du Fait Religieux , membre du groupe d’analyse de JFConseil et directrice fondatrice des Journées Internationales de Philosophie d’Alger. Elle a contribué aux travaux du séminaire « Laïcité et fondamentalismes » organisés par le Collège des Bernardins. Son dernier ouvrage Islam : quel problème ? Les défis de la réforme est paru en 2017 aux éditions UPblisher.