Hommage à Mohamed Saïd Siagh

À Mohamed Saïd Siagh

Par Mohamed Badache / Avril 2018

Oh ! Je voudrais tant que tu te souviennes

Des jours heureux où nous étions amis.

En ce temps-là la vie était plus belle,

Et le soleil plus brûlant qu’aujourd’hui.

Les feuilles mortes se ramassent à la pelle.

Tu vois, je n’ai pas oublié…

Jacques Prévert

Voilà ! Aujourd´hui c´est le 40ème jour de ton départ. C´est aussi la date que nous avions choisie pour faire une dernière balade sur les monts de Tizi Hibel, afin que tu puisses revoir, une dernière fois, un des hauts lieux de la guerre de libération. Car, tu te savais déjà condamné par la terrible maladie qui te rongeait. Tu voulais surtout faire plaisir à ce garçon, aujourd’hui grand père, que tu as retrouvé 60 ans plus tard. Il avait 11 ans, tu en avais 20, mais il n´a jamais oublié. Sous l´olivier, il vint te voir, toi jeune officier en treillis plein d´allant, fierté de l´ALN. Il te demanda timidement un ‘’Aspro“ pour sa maman souffrante. Du haut de ta haute stature, tu lui souris et lui remis le remède tant espéré. Le maquisard que tu étais n’accorda pas d’attention particulière à cette fugace rencontre, mais l´enfant innocent et rêveur qu´il était, en fut à jamais marqué. Quand après 60 ans, tu as su qu’il t´a cherché en vain, toi le dur, le ‘’blindé’’, tu as craqué et des larmes de tes yeux ont coulé…. C´est pourquoi, malgré la maladie qui te bouffait et un corps quasiment paralytique, tu as tenu coûte que coûte à ce qu´on t´emmène sur cette montagne, afin que tu puisses, sur place, lui raconter les péripéties de cette bataille héroïque du 21 mai 1958 et relater comment son oncle, Krim Rabah, dont tu étais l´adjoint, fût blessé et comment dix de vos compagnons tombèrent au champ d´honneur.

Le sort en a décidé autrement : tu es mort, le 10 mars dernier, hélas … Mais, nous tiendrons notre promesse ; nous nous retrouverons à Tizi Hibel, pour évoquer cette bataille et ses martyrs. Et toi, tu dors pour l´éternité parmi eux, sous les oliviers des Maatkas, région dont tu portas le nom pendant la guerre. Ton tombeau fait face aux monts de Sidi Ali Bounab et aux hauteurs majestueuses du Djurdjura, dont les cimes escarpées, ceintes de leur corolle immaculée, semblent témoigner de la pureté du combat millénaire pour la liberté.

En pleine année scolaire de l´année 1956, âgé d´un peu plus de 17 ans, tu décidas d´emprunter 6 francs à un camarade de classe du lycée de Ben Aknoun, plus fortuné, pour te payer le voyage dans le car bleu de la SATAC, qui t´emmena vers les maquis de la Grande-Kabylie.

Que d´aventures y as-tu vécues ! Que de camarades as-tu vu tomber, dont la plupart n´auront rien goûté des douceurs de la vie, hormis celle du sein maternel ! Que de batailles y as-tu livrées, dont la plus célèbre, celle du 6 janvier 1959 et des 300 chahids qui y sont tombés !

C´est dans le feu des combats, des privations et des émotions extrêmes que ton caractère s´est forgé. En mars 1962, c´est toi que la Wilaya III choisira, avec trois autres maquisards, pour la représenter dans la ‘’commission mixte’’, chargée de faire respecter le cessez le feu décrété suite aux accords d’Evian.

Pour les détails et le reste de ta vie, « Anneraz Ouala Nekhnou » (plutôt casser que s’incliner) est l´expression qui sied sans doute le mieux à ta forte personnalité et à ton caractère inflexible. Par respect pour ta mémoire et pour ton humilité, je n’en dirais pas plus. Car, c’est tout un livre qu’il faudrait écrire pour parler de ta contribution en tant que combattant de la libération, puis comme enseignant et éducateur. Ou pour relater ton engagement progressiste, aux côtés des patriotes et des démocrates, dans les moments fastes comme dans les épisodes dramatiques qu´ont connus notre peuple et notre pays. Ton calme, ta stature, ton verbe clair, tes interventions mesurées, mais aussi ton humour, resteront à jamais gravés dans la mémoire de tous ceux, très nombreux, qui t’auront croisé … Sinon, que dire d´autre pour finir ? Peut-être, ce que tu me répétais souvent : « Je n´ai rien et je ne veux rien ! La seule affaire grave dans la vie, c’est la mort !»

Désormais, tu ne seras plus là pour goûter à ton plat favori, ces succulentes sardines grillées qui nous réunissaient immanquablement chaque vendredi, avec Amel et Ferhat, y compris durant les temps maudits du terrorisme islamiste.

Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,

Les souvenirs et les regrets aussi

Et le vent du nord les emporte

Dans la nuit froide de l’oubli.

Repose en paix, Moh, mon camarade, mon ami !