Djelfa : Le changement climatique affecte les éleveurs ovins de la région 

Le visage de Mohamed Dahmoune rappelle la terre de Djelfa. Asséchée par le soleil, d’apparence dure mais chaleureuse et accueillante une fois qu’elle s’ouvre à nous.

Dans cette région steppique du centre-ouest algérien, à la périphérie nord du Sahara qui ne cesse de s’étendre, la région d’El-Guedid a vu ses ressources pastorales s’amenuiser d’année en année.

Mohamed Dahmoune, un nomade sédentarisé de 67 ans ne pratique plus la transhumance depuis 1984. Ce membre de la tribu des Ouled Beida, a définitivement plié sa tente pour s’installer avec femme et enfants dans une modeste maison de pierre, sur les territoires transmis par ses aïeux, à plus de 70 kilomètres à l’ouest de Djelfa, le chef-lieu de wilaya.

Pour y accéder, il faut dépasser la ville d’El-Guedid, puis sortir de la route principale et rouler plusieurs kilomètres sur une piste caillouteuse. Dans sa demeure, une harmonieuse cohabitation rassemble trois générations.

Vivre de la terre et du cheptel

A quelques kilomètres de chez eux, les membres de cette famille ont monté un guitoun, qui fait face à deux enclos où sont gardés les moutons dont une grande partie est toujours réservée à la fête religieuse de l’Aïd el-Adha. Cette année, les ventes ont été perturbées par l’épidémie de coronavirus. Beaucoup  d’éleveurs, qui s’endettent pour faire vivre leur troupeau, ont du mal à rembourser leurs dettes.

A cette conjoncture difficile, s’ajoutent les conséquences toujours plus visibles du changement climatique. « La dernière année pluvieuse qu’on a connu remonte à 2009 », raconte Mohamed.  « Avant, la terre était belle, on partait en transhumance. Maintenant que la terre est sèche, il n’y a plus grand chose, que ce soit ici ou ailleurs. A Djelfa, Laghouat, c’est pareil, même ceux qui transhument ne trouvent rien ».

Une constatation que font également les chercheurs. « Si on observe la région depuis trente ans, on peut dire qu’elle a été bien impactée par le changement climatique, particulièrement par les sécheresses saisonnières. Il y a un déficit hydrique très important, ce qui s’est traduit par une diminution des ressources pastorales », indique Mohamed Kanoun, directeur de la station de recherche en pastoralisme, de la région de Djelfa.

Ce chercheur, qui observe ces territoires depuis le début des années 90, explique que « les parcours pastoraux de la région d’El-Guedid, ont connu une régression de près de 27% en l’espace de trente ans et les superficies cultivées et ensablées ont connu une augmentation de près de 11 et 12% ».

Dégradation des parcours

Avec plus de quatre millions de têtes ovines et 14% du cheptel ovin national, la wilaya de Djelfa demeure toujours la plus importante région en terme d’élevage ovin. Mais le changement climatique, parmi d’autres facteurs, contribue à la modification des habitudes de vie des populations locales, qui pour 18 000 foyers vivent exclusivement de l’élevage.

La région, qui se caractérise par ces larges territoires steppiques et ses parcours pastoraux, base de l’alimentation du cheptel a vu ses parcours se dégrader peu à peu, avec une évolution de large « passages de nappes à Helfa (Alpha) à des nappes complètement dégradées », ainsi que « la disparition du Chih (armoise) », poursuit Mohamed Kanoun, qui constate aussi le développement de la céréaliculture sur des zones qui étaient autrefois réservées aux pâturages.

La migration périodique des cheptels et des populations, qui se définissait par deux mouvements traditionnels : Achaba, avec le déplacement en hiver vers les territoires présahariens du sud et Azzaba vers les zones nordiques du Tell pour la pâture des chaumes, laissent place à une sédentarisation des populations ou à une transhumance anarchique.

«  Avant, mon père allait jusqu’au Maroc, mais maintenant ce n’est plus la même chose », se souvient Mohamed Dahmoune. Faute de pouvoir déplacer ses bêtes d’un terrain à l’autre en utilisant un camion (procédé devenu habituel chez les éleveurs) il loue auprès d’un de ses cousins, un lopin de terre situé sur le domaine familial, au prix de 80 000 dinars à l’année.

« Celui qui n’a pas les moyens pour déplacer son mouton, n’a rien. Même si je partais en transhumance, je ne serais pas gagnant. Il faudrait que je charge le troupeau dans un camion, que je loue des hectares à 600 000 ou 700 000 dinars et encore si je les trouve à ce prix! Certains louent les terrains jusqu’à 800 000 dinars voir un million de dinars. Au printemps, ça monte même à 1,2 million de dinars du côté de Birine. C’est la région où vont les éleveurs », explique Mohamed Dahmoune.

Adaptation des populations

L’éleveur possède son propre troupeau mais pas de quoi gagner suffisamment pour nourrir sa famille. Alors, il a mis son savoir-faire au service d’un associé qui a investi dans un cheptel plusieurs mois avant l’Aïd. Cet investisseur paiera la nourriture des bêtes alors que lui gère le cheptel, tout au long de l’année. « J’ai mon tracteur et mon puits, et j’élève un troupeau. Mais l’entretien d’un troupeau coûte plus cher que l’entretien d’une famille », lâche Mohamed Dahmoune.

Pour pallier aux manques de ressources naturelles, l’éleveur complémentarise l’agriculture et l’élevage en entretenant un petit jardin-potager pour sa consommation quotidienne et une parcelle pour nourrir son cheptel. Sur celle-ci, son fils et lui cultivent de la luzerne dont les coupes s’effectuent tous les 20 à 25 jours. Cette plante fourragère, qui s’adapte aux conditions climatiques arides, a de bons rendements et constitue un aliment énergétique pour le cheptel surtout les brebis allaitantes.

« Plusieurs éleveurs ont creusé des puits profonds pour mobiliser les ressources hydriques souterraines et développer des cultures irriguées. En général, tous s’orientent vers les cultures fourragères de l’orge en vert et de la luzerne », explique Mohamed Kanoun. Dans ce cas, « l’éleveur a acheté un kit solaire pour produire de l’électricité. Avant, il utilisait un moteur à mazout et le coût était très élevé », poursuit le chercheur.

Grâce à cette ressource renouvelable, « il a pu mobiliser les ressources hydriques pour irriguer cette parcelle et faire un petit potager pour les besoins de la famille. Je pense que c’est une bonne stratégie de sa part pour diversifier les ressources alimentaires de son cheptel », estime Mohamed Kanoun.

Selon le chercheur, seuls les éleveurs qui seront capables de « s’adapter, développer leur capital physique, social, humain et relationnel », seront à même de transcender les conditions très difficiles qui caractérisent désormais les activités d’élevage dans les zones steppiques algériennes.

Zahra Rahmouni / Maher Mezahi