Débat sur les récents progrès de l’humanité

Au cours des derniers mois, trois nouveaux livres ont salué les progrès récents «énormes» de l’humanité: It’s Better Than It Looks (C’est mieux que ça en a l’air) de Gregg Easterbrook, Enlightenment Now (Les Lumières Maintenant) de Steven Pinker et Factfulness (S’appuyer sur les faits) de Hans Rosling. Et plusieurs autres sur le même thème ont été publiés au cours des dernières années. Ainsi, il y a quelques semaines, l’éditorialiste Joshua Kim a introduit une nouvelle expression pour décrire ce nouveau « genre » d’écrits: Prog. Litt. (Littérature de Progrès). Cette vague d’écrits a été saluée par plusieurs personnalités; Bill Gates, par exemple, a récemment décrit le livre de Rosling comme « l’un des livres les plus importants que j’ai jamais lus » et celui de Pinker comme « mon livre préféré de tous les temps ».

La thèse de ces livres est que l’humanité a fait d’énormes progrès non seulement en santé, espérance de vie, éducation, technologie, etc., mais aussi en valeurs morales, droits de la l’homme, égalité des sexes, démocratie, et autres. C’est, affirme-t-on, le triomphe de la science et de la raison: la science nous a donné le bien-être; la raison nous a donné un progrès moral.

De nombreux exemples peuvent en effet être donnés pour illustrer les progrès réalisés sur les deux fronts: l’extrême pauvreté (à peine nourrir une famille) est passée de 4 familles sur 10 dans le monde en 1981 à 1 sur 10 aujourd’hui; l’espérance de vie moyenne dans le monde est passée d’environ 48 ans au début des années 1960 à environ 70 ans aujourd’hui (80 ans dans les régions les plus développées du monde); l’analphabétisme dans le monde est passé de 38% en 1970 à 14% en 2015; la mortalité infantile et maternelle est à son plus bas niveau historique; aujourd’hui nous passons beaucoup moins de temps sur les taches domestiques et plus sur la culture; etc. Même notre intelligence augmente: nous humains gagnons maintenant 3 points sur le QI (Quotient Intellectuel) tous les dix ans (l’effet Flynn) …

Hans Rosling, qui était devenu célèbre grâce aux graphiques spectaculairement animés qu’il présentait dans ses petites conférences TED sur les progrès humains dans divers domaines, souligne l’importance d’analyser le monde à partir des faits, pas selon les infos qui sont véhiculées par les media au jour le jour. En effet, les media ont tendance à ne présenter que des informations négatives et à courte portée, ce qui nous donne alors une très mauvaise impression de l’état du monde. Alors que les faits statistiques montrent des progrès lents mais constants sur des décennies ou des siècles.

Steven Pinker insiste lui sur le fait que les progrès que nous observons ne sont pas seulement matériels, mais aussi et surtout moraux, et que cela est dû aux «lumières», l’âge de la raison qui a remplacé une histoire dominée par la religion. Les valeurs libérales de droits de l’homme, d’égalité des sexes, de démocratie et autres n’ont pas seulement été adoptées par la plus grande majorité de la population du monde, ils ont aussi conduit à une meilleure gouvernance et à davantage de sécurité, de confort et de possibilités d’épanouissement pour tous.

Comme vous pouvez le deviner, alors que les faits et statistiques cités par ces auteurs sont tous vrais et impressionnants, la question n’est pas si simple. En effet, ces livres, ces présentations et autres entrevues (avec Pinker en particulier) ont suscité un débat assez vigoureux mais sain.

Tout d’abord, certains ont rappelé qu’il faut veiller à ne pas être sélectif dans les données que l’on présente, que ce soit les indicateurs choisis pour illustrer les progrès, les pays retenus ou la période choisie pour tenter de mettre en évidence une tendance donnée. Par exemple: aux États-Unis, les prisons sont plus pleines et plus nombreuses que jamais; en Europe, le suicide chez les adolescents a augmenté au cours des trente dernières années; l’éducation et les chances économiques, même en occident, dépendent fortement du lieu où l’on nait ou vit (les écoles sont loin d’être de même qualité dans un pays donné malgré les efforts des ministères); la recherche scientifique n’est pas ouverte à tout le monde, aussi intelligent ou enthousiaste soit-on; la corruption est un cancer qui a dévoré de nombreux pays; etc. Deuxièmement, même si nous mettons de côté ces maux, les progrès en termes de bien-être ont un coût élevé, à savoir la destruction des forêts et des lacs, un grave problème de changement climatique, de nouvelles bactéries et virus mortels, etc. Enfin, ce progrès n’a pas apporté l’égalité et le bonheur à de nombreuses communautés, bien au contraire.

Pinker répond que le progrès n’est pas synonyme de perfection. La route vers l’égalité et le bonheur est encore longue, des erreurs sont commises et des problèmes surgissent en cours de route. Mais cela ne doit pas nous faire oublier les grandes améliorations que nous avons apportées, grâce à la science (en grande partie) et aux approches rationnelles des divers problèmes du monde.

Comment devrions-nous donc soutenir le progrès sans tomber dans la gaieté naïve? Nous devons éviter le fatalisme (croire que les problèmes sont trop grands et nous, au moins individuellement, sommes trop petits) et la complaisance (supposer que les choses vont très bien et simplement continuer en « business as usual »). Et comme toujours, l’éducation a un rôle très important à jouer: nous devons enseigner aux jeunes comment analyser les données de manière critique, pas seulement se pencher sur les courbes, mais aussi savoir reconnaitre et éviter les biais statistiques et les erreurs de raisonnement.

Soyons positifs et optimistes, mais soyons critiques en même temps. Le futur augure bien, mais seulement si nous tenons ses rênes et le menons avec soin.

 

Nidhal Guessoum est professeur de physique et d’astronomie à l’Université Américaine de Sharjah (EAU). Vous pouvez le suivre sur Twitter à: www.twitter.com/@NidhalGuessoum