Algiers20xx

Texte, récit/fiction, dévoilé lors de la rencontre/débat ayant eu lieu à la librairie l’Arbre à Dires (*) pour une « mise en abyme » littéraire et urbaine d’Alger…
Ce texte rentre également dans le cadre de #Algiers20xx, le concours international d’idées (**) qui sera annoncé lors de l’évènement #SmartCitySummitAlgiers.

[…]
Aujourd’hui, Alger est morne. Il le sera demain encore, certainement.
R. eut l’idée de se hasarder dans la traversée du Y.
Bientôt, il fera nuit. Il le regrettera, peut-être.

Il avait bien reçu une notification sur son smartphone lui déconseillant fortement d’enjamber la baie par cette journée agitée. Rien n’y fit, il vrombit au volant de sa Edison, dévalant le long du Frais Vallon, résolument décidé à se rendre à New Dzair à l’autre bout de la ville, communément appelé ici : Dzair Jdida (ex-Tamentfoust). Il voulut s’y rendre vite, coûte que coûte, en usant des privilèges de son abonnement Premium Access grâce auquel il pouvait, malgré les restrictions, emprunter le Y. Manifestement, une mauvaise idée de l‘auteur de Fast-Y, cette application populaire et tant prisée ici à Alger. Fast, pour rapide. Y, pour le pont.

Les jeunes adeptes aimaient quant à eux plaisanter avec la prononciation. Ils exagéraient volontairement l’accent algérois tout en prenant soin d’en déformer le sens. Cela donnait, non sans ironie, « El Festi ! ». J’avais pourtant prévenu, là encore, mon ami, l’auteur.

 

Aujourd’hui, Alger est rythmé aux timbres stridents des klaxons et des sirènes.
Avril, par une journée aussi noire que la couleur du ciel qui l’épiait.

Il aurait bien fallu plus d’une heure pour parcourir l’arène, Alger, d’un bras à l’autre, de l’ancien vers le nouveau, de l’histoire tumultueuse vers la géographie plate. Sa décision a été vite prise. Il était pressé, le soleil se dérobait, il n’avait pas le choix. Il empruntera le Y, ce faisceau lumineux en forme de la voyelle qui lui donnât son nom, fuyant et s’enfonçant dans l’épais brouillard naissant.

Aujourd’hui, Alger est de mauvaise humeur.
Une fois en plein milieu de la baie, R. stoppât net son véhicule, l’Edison, très prisé en ces temps, d’un vert criard et flamboyant, tranchant avec la noirceur du ciel. Au prix exorbitant de cette acquisition s’opposait un engagement à peine vert, pâle.

R. se mit donc sur la bande d’arrêt d’urgence, bravant l’interdit, juste au niveau de la station centrale Dziria qui dessert l’île principale du même nom, la plus grande et la plus populaire des trois îles flottantes disséminant la baie tout en l’annexant à la terre ferme.

Une idée folle, une utopie disait-on, en vogue alors dans les années 20, et qui, à la surprise générale, y compris pour les instigateurs de ce projet insolite, a fini par voir le jour, bien plutôt que prévu. Oui, une utopie disait-on. Eux, affirmaient leur optimisme. Une mise en abyme qu’ils adoptèrent d’emblée dans l’écriture de leur architecture. Les choses leurs échappèrent, et les événements se précipitèrent.

Aujourd’hui, Alger se drape du costume des mauvais jours.
Par-dessus la rambarde de sécurité d’où il projetait son regard au loin, en direction de la blanche Casbah peut-être, R. constatât à peine qu’il n’y eut pas âme qui vive sur la gigantesque plateforme, juste en contre-bas, pourtant si fréquentée en cette période de l’année. On ne pouvait alors qu’entendre l’écrasement assourdissant des vagues déchainées sur les solides contreforts de l’ile, surélevée, et les cris des Tchoutchou Malehs affolés par la tempête qu’ils pressentirent déjà, là, incessamment. Ces mouettes lui rappelèrent celles qu’il avait aperçues, il y’a bien longtemps, dans la baie de San Francisco, au pied du mythique Golden Gate Bridge, avant qu’il ne soit entièrement démonté et remplacé par un tube, plus rapide, plus contemporain. Curieux destin ou heureuse coïncidence ?

Les éclairs, au loin vers l’horizon, faisaient scintiller le ciel sombre qui guettait Alger. Quelques agents techniques s’affairaient à finaliser l’évacuation des lieux et à procéder aux vérifications de sécurité. La procédure d’usage en pareilles circonstances. On distinguait à peine la silhouette imposante de Dzair Jdida, son skyline s’effaçait dans le ciel tourmenté.

Aujourd’hui, Alger est morne. Il le sera demain encore, certainement.
Un incipit qui lui sied si bien.
R., trempé par l’orage, sut désormais qu’il triomphera.
[…]

Alger, le 7 juin 2018
N. & S. Baghli

——-
(*) Lien vers la vidéo de la rencontre >> https://www.facebook.com/DjisrElDjazair/videos/785994355122153/
(**) Lien vers la page du projet et du concours >> https://www.facebook.com/DjisrElDjazair/
Séquence vidéo accompagnant le texte ci-dessus >> https://youtu.be/SMkPlfz_wQI

Merci à Liamine Dib pour la vidéo originale « Time-lapse Algiers » postée sur YouTube qui a servi comme support au montage pour l’insertion artistique de la vision #DjisrElDjazair