2019, annus horibilis pour les journalistes algériens

L’année 2019 n’est pas la meilleure en matière de liberté de la presse et des journalistes en Algérie, au moment où beaucoup ont pensé que le début de la révolution pacifique du 22 février allait commencer à libérer la presse, c’est, malheureusement, le contraire qui est en train de se dérouler.
Au début de 2019, février et mars, les manifestants ne cachaient pas leur hostilité des journalistes et cameramen surtout, responsables selon eux des fake news.
Ainsi les cameramen de l’AFP et de Reuters sont régulièrement pris à partie, d’ailleurs l’Agence France Presse a décidé de ne plus couvrir les manifestations des étudiants chaque mardi, décision prise après une agression contre le personnel de l’agence.
Même débat au sein de la rédaction de Reuters à Alger, son cameraman essuie des agressions verbales qui le contraignent à ne pas tout couvrir à Alger.
Une rédaction faut-il le rappeler encore sous le choc de l’Affaire Tarek Amara ; ce journaliste tunisien de Reuters venu à Alger pour couvrir la manifestation du 8 mars, arrêté par la police, interrogé plusieurs heures dans un lieu inconnu, puis expulsé vers Tunis. Ses collègues à Alger évoquent une torture psychologique subie par le journaliste.
En mars 2019, un mouvement de protestation a débuté au sein des rédactions des médias publics lourds, radio et télévision.
La présentatrice du Journal de 19h de Canal Algérie, Nadia Madassi renonce à présenter le JT à cause de pressions de sa hiérarchie qui l’oblige à donner plus de places aux infos relatives au président, elle est suivie le même mois par Meriem Abdou, présentatrice de l’émission L’Histoire en marche sur la radio Alger Chaine 3, celle-ci renonce en effet à son titre de rédactrice en chef en signe de protestation contre la ligne éditoriale de la radio.
S’en suivra un mouvement de colère hebdomadaire des journalistes de la télévision initié par les journalistes Monia Faïd et Abdelmajid Benkaci, un mouvement qui s’essoufflera au bout de deux mois, le rassemblement du lundi n’existe plus à présent.
Il faut aussi évoquer le cas du journaliste Abderezak Siah, suspendu de la présentation du Journal du 17h de la chaine Algérie 3 pour son activisme au sein du mouvement des journalistes pour la libération de l’information dans le secteur public.
Merouane Lounes de Radio Algérie Internationale également censuré par sa direction pour avoir osé d’aborder des sujets interdits sur les ondes.
Depuis février, plusieurs journalistes algériens ont été interpellés puis relâchés, Samir Larabi, Djafar Kheloufi, Djalal Mokrani, Ali Fodil, Meziane Abane, Adlene Mellah, Moncef Aït Kaci, Hassiba Hadjoudja, Djamel Saïdouni, Mustapha Benfodil, Samia Belkadi, Lynda Abbou, Hamza Aggoune, Abed Charef, Mustapha Bendjama, Sabrina Malek.
Des arrestations qui ont également touché des journalistes étrangers venus en Algérie avec un visa touristique ou avec un passeport maghrébin, des journalistes qui pour la plupart ont évidemment été expulsés vers leurs pays, ces interpellations ont touché la tunisienne Intissar Echelli, le français Hervé Lequeux, Farouk Atig et Sadek Souissi.
Il y a aussi des journalistes qui ne sont pas interpellés mais convoqués et longuement interrogés notamment par la gendarmerie, comme le cas de Hamid Ghemrassa et Khaled Boudia du journal El Khabar, pour ce qui est de Hamid Ghemrassa, il a été interrogé une semaine durant.
Deux confrères journalistes, quant à eux, sont, actuellement, derrière les barreaux en mandat de dépôt, donc sans date de procès encore connue, c’est le cas de Sofiane Merrakchi, Abdelmondji Khelladi. Azeb El Cheikh, a pour sa part été libéré après plusieurs semaines de détention préventive. Said Boudour vit lui en clandestinité puisque la justice a cassé la décision de sa remise en liberté, il redoute une interpellation et une incarcération. Alors que le journaliste Mustapha Bendjama a été interdit de sortie du territoire national et placé sous contrôle judiciaire avec interdiction de couvrir les manifestations du Hirak jusqu’à la tenue de son procès, prévu le 19 janvier 2020.
Les intimidations contre les journalistes s’exerce aussi par le biais du blocage des sites d’information. TSA, premier site d’infos francophone en Algérie a été bloqué deux mois par les autorités, de juin à septembre occasionnant évidemment d’énormes pertes financières.
Les autres sites qui ont subi des blocages sont interlignes et algeriepatriotique. Une censure qui touche également la chaine de télévision Al Magharibiya qui émet depuis Paris. Eutelsat a répondu favorablement à une plainte du gouvernement algérien pour bloquer ses fréquences, la chaine a du changer de fréquences afin de pouvoir continuer à émettre par satellite et être suivie par les téléspectateurs algériens.
Jamais le climat n’aura été aussi difficile pour les journalistes algériens, pressions, intimidations, surveillance accrue, un travail tout aussi difficile durant les manifestations dans toutes les villes du pays, les journalistes et hommes et femmes des médias sont surveillés de près et même photographiés par les éléments des Renseignements Généraux de la police RG qui n’ont aucune reconnaissance de la Carte de presse.
Des pressions qui s’exercent aussi contre les correspondants des chaines étrangères en Algérie, la chaîne arabe basée à Londres Al Araby n’a plus le droit de travailler en Algérie, son bureau a été suspendu et ses trois correspondants sont au chômage technique.
La chaine n’a jamais eu l’accréditation mais ses activités étaient tolérées jusqu’au jour où un sujet un peu trop neutre au gout des autorités a été diffusé sur la chaine.
Même chose pour France 24 qui ne peut plus travailler car son provider Sofiane Merrakchi est en prison, la chaine négocie en ce moment avec un autre prestataire afin de pouvoir reprendre ses activités.
Le correspondant de la chaine El Hadath (le Groupe Arabiya) Abdelkader Kherbouche est régulièrement harcelé par les policiers car travaillant sans accréditation.
Depuis le 22 février 2019, les Algériens ont repris les espaces de liberté dans la rue, mais dans les médias la donne est plus compliquée, car pour reprendre le terrain perdu, les autorités cherchent systématiquement à museler la presse afin de stopper la diffusion des manifestations, ce qui fait que les pressions et les intimidations s’accentuent sur les journalistes indépendants.
Ces intimidations se font sous forme d’interpellations arbitraires, menaces de recours à la justice ou de suspension de l’accréditation pour le cas des journalistes accrédités.
Des accréditations données au compte-gouttes par le ministère de la Communication mais avec l’aval des Services de renseignements. L’accréditation est annuelle, valable donc du 1e janvier au 31 décembre de la même année, mais quand l’accréditation arrive à expiration le 31 décembre, le ministère de la Communication met presque 4 mois à délivrer le renouvellement, c’est-à-dire avril, ce qui fait que les journalistes se retrouvent en réalité à travailler quatre mois sans accréditation (de janvier à avril), puis avec accréditation de avril à décembre.

Rapport réalisé par Khaled Drareni, porte parole des Journalistes Algériens Unis