17 octobre 1961 : « Mon cadavre emporté par l’eau courante, sera repêché dans les environs de Rouen… »

La loi de l’omerta :

57 après le massacre du 17 octobre 1961, la tristesse est toujours palpable, l’incompréhension aussi, comment peut-t-on noyer (entre 150-200) personnes « vivantes » en plein Paris, juste parce qu’elles ont décidé de marcher pacifiquement pour s’indigner contre un couvre-feu raciste ? Et comment cet incident barbare a pu être noyé avec les corps des algériens au fond du canal de la mort, des décennies durant, sans que personne, ou presque ne puisse réellement en parler ?

Une véritable Omerta a été appliquée autour de cette journée noire de l’histoire de la France contemporaine, et ce pendant très longtemps…trop longtemps

L’historien Gilles Manceron, auteur de La Triple Occultation d’un massacre (publié avec Le 17 octobre des Algériens…) explique les mécanismes qui ont contribué à cette amnésie organisée :

« Il s’agit d’un événement d’une gravité exceptionnelle, dont le nombre de morts a fait dire à deux historiens britanniques ( Jim House et Neil MacMaster), Les Algériens, la République et la terreur d’Etat, Tallandier, 2008) qu’il s’agit de la répression d’Etat la plus violente qu’ait jamais provoquée une manifestation de rue en Europe occidentale dans l’histoire contemporaine »

L’historien Pierre Vidal-Naquet a employé quant à lui  le terme d’énigme: « Je me suis interrogé sur les facteurs qui permettent d’expliquer comment ce massacre a été occulté de la mémoire collective, Il me semble tout d’abord qu’il y a une volonté de faire le silence de la part des autorités françaises. En premier lieu, bien sûr, les autorités impliquées dans l’organisation de cette répression : le préfet de police de la Seine, Maurice Papon, le premier ministre, Michel Debré, ainsi que Roger Frey, ministre de l’intérieur. Mais également le général de Gaulle, qui de toute évidence a pourtant été très irrité par cet épisode. Il a néanmoins voulu tirer le rideau sur cette affaire et fait en sorte que les Français passent à autre chose »

Omettre la barbarie pour pouvoir passer à autre chose ?

Un acte trop horrible pour y penser ? Un fardeau trop lourd à porter ? qu’il faille rapidement le terrer, l’enfouir, le « noyer » au plus profond de soi pour pouvoir vivre à nouveau…

Fatima Bedar était, elle, trop légère, trop jeune, trop insouciante, et à l’opposé de ceux qui seront désormais ses bourreaux à jamais, elle sera détachée de la vie, pour être précipitée au fond des abimes, tandis que ses tortionnaires vont s’affaler sur le canapé de la vie, de nouveau après avoir danser un slow avec le diable…

Ce jour là, beaucoup ne sont jamais revenus, Parmi eux l’adolescente Fatima Bedar, elle avait à peine 15 ans, elle vivait à Stains et étudiait à Saint-Denis, elle se battait pour la liberté, cette jeune collégienne innocente à l’instar des centaines de ses compatriotes algériens qui n’était pas activiste ne se doutait pas du sort tragique qui l’attendait.
Gonflée par son enthousiasme et ses rêves juvéniles, elle n’avait qu’une seule idée ; celle de rejoindre les boulevards parisiens et prendre part aux manifestations pacifiques, organisées par la Fédération de France du FLN, pour dénoncer le couvre-feu raciste, imposé, alors aux Algériens par la préfecture, elle n’en est jamais revenue… comme des centaines d’autres victimes, elle a été précipitée dans les eaux de la Seine…
C’était un mardi. En ce temps gris et humide, Fatima avait une seule idée dans la tête, rejoindre à tout prix les manifestants, Selon les témoignages des membres de sa famille elle s’était accrochée avec sa mère, qui voulait la dissuader de participer à la manifestation. Malgré l’opposition de ses parents, Fatima a tenu à clamer pacifiquement son opposition à la dictature de Papon qui avait instauré un couvre-feu à tous les Algériens en ce mois d’octobre 1961 peu avant l’indépendance du pays. «Elle n’en avait fait qu’à sa tête», s’est rappelé son frère cadet Djoudi, qui a précisé dans plusieurs entretiens avec la presse que sa sœur «n’était ni grincheuse ni rebelle mais visiblement, elle était précocement consciente de sa différence, la sienne et celle de ses compatriotes, éprouvés par leurs dures conditions de vie et de travail et les manifestations du 17 octobre lui ont donné l’opportunité d’exprimer ses sentiments de révolte ».

Flanquée de son cartable de collégienne, Fatima, était ainsi montée, en effet, à Paris, mais personne n’a réussi à reconstituer son parcours, ni à identifier ses rencontres éventuelles.
La police de Saint-Denis, qui n’a pas fait d’enquête a rapidement conclu à un suicide, mais la vérité a fini par éclater grâce aux investigations, en 2003, de quelques journalistes sur les massacres d’octobre 1961. ll a été mis en évidence, que le corps de Fatima n’a pas été repêché seul du «canal de la mort mais découvert avec une quinzaine d’autres, tous plongés à vif dans l’eau», rapporte le romancier Didier Daeninckx.

Le rapatriement de sa dépouille a enfin eu lieu en 2006, grâce à un formidable travail procédural mené alors par la fondation du 8 Mai-1945. Depuis l’adolescente aux longs cheveux noirs repose dans sa terre natale au cimetière des chouhadas à Tichy.